Rosh Hashana 5780 - Rabbin Delphine Horvilleur

Un Jour Abracadabrantesque
Rabbin Delphine Horvilleur


Cette année, comme chaque année à Rosh Hashana, nous allons MANGER DES POMMES.
C'est ce que l'on a toujours fait, accueillir une année et manger le fruit plongé dans la douceur du miel.
Mais, cette année, cette phrase « manger des pommes » résonne, pour beaucoup d'entre nous, un peu différemment…ou, en tout cas, a une saveur particulière, celle d'un hommage.

Elle a le goût du souvenir pour toute une génération et évoque des slogans électoraux avec lesquels nous avons grandi, la mémoire d'un temps « que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » et dont la nation toute entière se souvient au moment de la disparition de l'homme qui l'a incarnée.

Demain matin, dans toutes les synagogues de France, le son du shoffar va résonner, des sons brisés, que la littérature rabbinique compare à des pleurs, à des sanglots.
Les shoffars vont résonner, comme chaque année…mais, cette année, ils le feront au moment même où la nation marque une journée de deuil national. Et c'est comme si les émotions et les rendez-vous solennels se superposaient, de façon inédite.

Comme si, dans des registres différents, ces moments nous murmuraient une même phrase : Souviens-toi !

Dans la tradition rabbinique, Rosh Hashana porte précisément ce nom : YOM HAZIKARON, le jour du souvenir.
C'est un jour où D.se souvient de nous à condition qu'on se souvienne de nous souvenir de Lui, de nous souvenir de tout ce qui nous permet de nous tenir là aujourd'hui.

Et Rosh Hashana porte d'autres noms ; On l'appelle aussi YOM HADIN, jour du Jugement et YOM HATESHOUVA, jour de Repentance.
Je ne peux m'empêcher de penser aujourd'hui que ces mots rappellent, eux aussi, d'autres souvenirs politiques et nationaux que nous partageons, la mémoire de notre génération.
Je crois que, quelles que soient nos sensibilités politiques et nos convictions, nous avons tous en mémoire la contribution de Jacques Chirac, à la repentance d'une nation qui, en 1995, et sous l'impulsion de son discours historique au Vel d'Hiv, s'est souvenue de sa responsabilité et a pu commencer à assumer les failles et les culpabilités de son histoire, sans se défausser.

Chacun ici se souvient des mots de Jacques Chirac, ce jour là, et la façon dont ils ont résonné, comme un YOM HADIN, un jour de jugement du passé, et la possibilité d'entrer dans un nouveau temps, la possibilité d'une forme de TESHOUVA REPUBLICAINE, essentielle et fondamentale.

Celui qui ne reconnaît pas les brisures de son histoire et de son passé, ne peut pas espérer se relever et retrouver son honneur et son intégrité.

Chers Amis, cette phrase, qui pourrait désigner un programme politique ou un projet pour une nation, est précisément ce qu'à l'échelle d'un peuple,cherche à faire cette date de notre calendrier.
Rosh Hashana est le temps du regard posé sur nos brisures dans la tentative de nous relever et de nous reconstruire autrement.

Et l'objet qui raconte cette histoire, mieux que tout autre, est celui que j'ai entre les mains en cet instant : Le SHOFFAR, la corne de bélier qui produit un son aussi étrange que bouleversant, à la fois puissant et vulnérable, le son de la brisure intérieure qui ne laisse personne indifférent.
Ce son brisé, nous allons le répéter encore et encore.

Selon la tradition, il résonnera au moins 30 fois demain matin, certains disent 60, 90 fois ou mieux 100 fois au cours de l'office du matin. 100 sonneries qui viennent interrompre les mots et les respirations et inventer un autre langage, particulier et universel :
Le langage des cœurs brisés.

Nombreux sont ceux qui viennent à la synagogue pour l'entendre. Certains calent leur venue sur le début des sonneries et demandent « à quelle heure ça vaut la peine d'arriver… »
Mais rares sont ceux qui savent pourquoi on sonne le shoffar, pourquoi on enchaîne de façon si particulière les sonneries, les sonneries longues, courtes, saccadées …
C'est pourquoi, j'ai décidé cette année de vous donner un petit cours de SHOFFAR, de vous expliquer le sens de ce rite…
Vous le savez, le propre des rites, et surtout de ceux qui se répètent chaque année, c'est qu'on finit par les traverser comme « en pilote automatique », sans s'interroger sur les racines de nos traditions, sans se demander pourquoi ces sonneries, leur signification, ni quelle histoire elles viennent nous raconter dans leur langage.
Alors, bienvenue dans le monde fascinant des secrets de la sonnerie du Shoffar !


Tout commence dans la Thora.
Tout y est, mais rien n'y est.
La thora ne dit absolument pas comment sonner du shoffar : Elle dit simplement, et ce à trois reprises …qu'au jour de ROSH HASHANA, devra résonner la TEROUA, une sonnerie, dont nul ne sait à quoi elle ressemble précisément.
Les sages, fins lecteurs et passionnés par les versets, leurs sens et leur mathématique, notent que cette injonction nous est donnée trois fois. Alors, ils en concluent que, pour être quittes de cette MITZVA, il faut la répéter trois fois.
Il faut donc sonner 3 TEROUA, à ROSH HASHANA, pour avoir rempli son devoir.

Mais les sages du Talmud ajoutent à cette contrainte une autre injonction :
Ils disent que la TEROUA doit toujours, en toute circonstance, être enveloppée par un son stable et simple du Shoffar, qui précède et suit immédiatement la TEROUA.
Ils nous demandent donc de sonner ce qu'ils nomment la TEKIA, le son le plus simple du Shoffar, juste avant juste après la TEROUA.

En conséquence, du point de vue des rabbins, il faut sonner 3 fois de suite un enchaînement très simple :
TEKIA TEROUA TEKIA
Une deuxième fois : TEKIA TEROUA TEKIA
Et une troisième fois : TEKIA TEROUA TEKIA
Vous me suivez ? Jusqu'ici les choses sont simples. On dirait en anglais :
SHOFFAR-SO GOOD !

Reste un problème de taille.
La TEKIA est un son stable, simple. Il enveloppe la TEROUA
Mais, la TEROUA , c'est quoi ?
La thora ne le dit pas, alors il va bien falloir y réfléchir…
Les sages nous disent : La TEROUA , imite le son de quelqu'un qui pleure…
Très bien !

Mais, vous avez déjà entendu quelqu'un pleurer et vous le savez comme moi…Tout le monde ne pleure pas de la même manière.
Y'a des gens qui pleurent « à la Verlaine », c'est-à-dire « des sanglots longs des violons de l'automne », un peu comme ça, ouinnnnn…ouinnnn (les rabbins appellent ça des SHEVARIM, des cassures, littéralement, d'un son qui se brise à trois reprises dans la gorge)

Et puis, il y a des gens qui, lorsqu'ils pleurent, sont pris de spasmes, comme des convulsions, avec des sanglots très courts, comme des secousses répétitives qui ébranlent tout le corps…(avec un shoffar, ça donne : tu tu tu tu tu tu tu…en hébreu, on appellent ça des TEROUOT)

Et puis enfin, il y a des gens qui font les deux à la fois, ou un combiné de ces deux modalités sanglotantes, et qui pleurent de longs sanglots, qui finissent par secouer tout leur être, un peu à la manière d'un ouin….ouin…ouin…tu tu tu tu tu tutu…(ce qu'on appellerait en hébreu un enchaînement shevarim teroua).

La question est donc la suivante : La TEROUA biblique, qui doit ressembler à un sanglot, est-elle plus proches de longs pleurs, de pleurs saccadés ou d'un mélange des deux ?
Je n'en sais rien…Vous n'en savez rien … et vous savez quoi ? Les sages, non plus, n'en savent rien.
Et c'est bien tout le problème…
Ca peut vous paraître totalement anecdotique et sans importance ;
Mais, reste qu'il faut bien sonner trois fois la TEROUA, ou plus exactement, sonner trois fois ce qu'exige la Thora, et envelopper ces sonneries de la TEKIA, ce son stable dont je vous parlais tout à l'heure…pour remplir l'injonction de la fête.

Alors, comment va-t-on faire ? Sans mauvais jeu de mot, il y a de quoi devenir chèvre…
Alors, devinez ce que les sages nous suggèrent ?
Ils nous disent : Tu ne sais pas quelle est la bonne formule ? Et bien, aucun problème, tu vas toutes les essayer…et, à l'arrivée, tu es sûr que l'une d'entre elles, au moins, sera la bonne !
Et, si vous ne me croyez pas, il vous suffit d'ouvrir un MaH'zor, un livre de prière, pour le constater. (Voir p.158 et 159 du MaH'zor Anénou)
On y trouve 9 lignes de sonneries du Shoffar, c'est-à-dire 3 fois-3 possibilités.
A chaque fois, vous le constaterez, la TEKIA, le son stable enveloppe une possibilité de TEROUA différente.

Et la BAAL TEKIA, c'est ainsi que l'on nomme la personne qui souffle, va devoir essayer toutes les options : D'abord SHEVARIM TEROUA…et, au cas où ça ne marche pas : SHEVARIM tout seul…et, si ce n'est toujours pas la bonne sonnerie, TEROUA tout seul !
Voilà comment on sonne du shoffar…en multipliant les options, pour couvrir toutes les possibilités…

Si vous faites une addition rapide de toutes ces sonneries, vous allez arriver au chiffre clé de trente sonneries.
On pourrait s'arrêter là, mais ce serait trop simple.
Vous êtes maintenant familier avec l'esprit complexe des rabbins, leur art de couper les cheveux en quatre, les poils de barbe en huit et les sonneries du Shoffaren trente…
Et voilà qu'ils nous invitent à réitérer cette série à plusieurs reprises durant l'office du matin,
Une première fois avant moussaf, une fois pendant la amida de moussaf, une fois répétée après la amida et enfin, ils suggèrent une petite série de dix sonneries, juste avant de conclure l'office.

Plus sérieusement, en additionnant 3 fois 30 sonneries plus 10 sonneries, vous arrivez à 100 sonneries du Shoffar, ce qui est le « tarif syndical » de la plupart des synagogues, le matin de Rosh Hashana…
Je le sais : Vous allez me demander pourquoi on répète ces 30 sonneries. La réponse à cette question est mystique. Elle est donnée dans le Talmud (et recopiée pour vous p 152 de notre MaH'zor). On sonne le Shoffar à plusieurs reprises pour, dit-on, « embrouiller le Satan ».
Et là, vous vous demandez ce que cela veut dire.

Et bien, selon la tradition mystique, au moment où le peuple d'Israël se tient devant le tribunal céleste, pour plaider sa cause, pour pleurer devant l'Eternel, grâce aux sons du Shoffar, immédiatement, se positionne face à nous l'équivalent d'un procureur général, impitoyable et virulent, un avocat qui plaide contre nous et qu'on appelle le Satan.

Son but à lui est de nous empêcher d'amadouer le tribunal avec nos pleurs.
Or, aussi amusant que ça puisse paraître, nos sages affirment qu'en sonnant plusieurs fois le Shoffar à des moments totalement improbables de l'office, en multipliant les moments de notre défense, on perturbe la capacité du procureur à plaider contre nous.
On l'embrouille, on le place dans la confusion et, donc, on met toutes les chances de notre côté pour gagner les faveurs du Juge.

Mais pourquoi vous raconter tout cela ? A la fois, l'obsession rabbinique concernant les modalités de sonneries et l'incroyable imagination des sages ?...On pourrait considérer qu'il y a simplement là une sorte de névrose obsessionnelle, une sorte de TOC rabbinique…
Mais la logique à l'œuvre dans cette multiplication des sonneries me semble intéressante à observer.
Elle est l'expression même de la créativité rabbinique.

La thora donne une consigne, en l'occurrence, elle attend de nous un son…
Mais elle oublie de nous le décrire. Ne figurent, dans le texte, aucune recette indubitable, aucun dogme inquestionnable. On manque d'information…
Alors, la sagesse rabbinique consiste à « faire avec », à composer avec le manquant, à essayer diverses possibilités, à tâtonner, à couvrir le spectre des possibles, pour vivre avec le doute, mais réduire l'aléa.

Cette créativité rabbinique dit, on ne peut plus clairement, ce que doit être une humilité de lecteur…son aveu qu'il ne connaît pas la volonté du Créateur, qu'il ignore ce que D . a voulu dire. Nul ne peut s'ériger en traducteur assermenté de la Volonté divine.
Chacun doit, au contraire, composer avec l'incertitude.

Et, c'est ce que ce moment du calendrier, le premier temps de l'année, nous apprend.
Prier un D. qui s'appelle « ELI » et dont les kabbalistes nous rappellent que ce mot s'écrit Alef, Lamed, Youd, et peut tout à fait, en hébreu, se lire « OULAI », peut-être !
J'aime l'idée qu'aux jours redoutables, jours d'introspection, de peurs et de pleurs, nous prions un D. qui s'appelle « peut-être »…dans tous les sens du terme, un D. qui fait de la place au doute du peut-être et qui raconte ce qui peut être, ce qui pourrait encore advenir.

Accueillir ce qui peut être passe dans la tradition rabbinique par une traversée de nos brisures et de nos failles, par les sanglots d'une TEROUA qui résonne.
Comme je l'ai si souvent mimé et imité (et certains me l'ont sans doute mille fois l'évoquer)
Au début de Rosh Hashana, nous sommes comme une TEKIA, encore droit et stable et dans l'illusion d'une solidité dans nos vies.
Et puis, nous traversons les SHEVARIM, la conscience de tout ce qui, en nous, est cassé.
Et nous sommes prêts à faire face à la TEROUA, être réduits en miettes, face à nos manquements.

Et, seul celui qui a fait face à ces profondeurs d'incomplétude et de faillibilité, peut espérer, un jour, faire résonner une TEKIA GUEDOLA, un son stable, droit, vertical et restauré, celui qui nous attend à la toute fin de Yom Kippour.

Traverser la cassure, c'est faire l'expérience du deuil par excellence.
Un deuil national parfois…mais bien plus souvent, l'expérience des deuils familiaux et personnels.
Et je voudrais conclure là-dessus.
Je sais que, pour beaucoup, l'entrée dans Rosh Hashana est avant tout cela : le rappel douloureux de l'absence de ceux qui ne sont plus, ceux qui se tenaient à nos côtés et dont les chaises sont vides et l'absence si perceptible.

Et je vois dans cette salle bien des visages qui me sont chers, et dont je devine précisément, en cet instant, vers où vont leurs pensées, et pour qui résonnent en eux les sanglots de la TEROUA.
Rosh Hashana ne ramène pas les disparus à la vie, mais, de façon extrêmement puissante, dit à ceux qui leur survivent : Il y a, autour de vous, une communauté, une famille et des proches qui peuvent soutenir et envelopper, exactement comme la TEKIA et prendre le son brisé par les épaules , quand résonne le Shoffar.
Puissions-nous être les piliers les uns des autres, les soutiens et les tuteurs de tous ceux qu'autour de nous submerge la brisure.

A Rosh Hashana, nous allons manger des pommes, comme on mange des h'allot rondes et des fruits arrondis. Telle est la tradition, consommer tout ce qui, par sa forme, rappelle le cercle d'une famille, d'une communauté ou d'une nation unie.
Un groupe uni, qui sait le rester, dans ses joies comme dans ses peines, se souvenir et se relever avec une force…que je nous souhaite ABRACADABRANTESQUE.
Puissions-nous être inscrits dans le livre de la Vie. Le Shana Tova tikatevou.