" Nous, les Juifs "



NOUS, LES JUIFS
Rabbin Delphine Horvilleur


Un jour, le grand écrivain israélien Amos Oz a défini ainsi le peuple juif :
« Nous, les Juifs, sommes incapables d'être d'accord avec une phrase qui commence par 'Nous, les Juifs' ».
Cette phrase si pleine d'humour et d'autodérision résume bien une idée-clé de la tradition juive et de son histoire : l'impossibilité à se mettre d'accord sur une définition de notre identité. On dit parfois que là où il y a deux juifs, il y a au moins trois opinions, et c'est encore plus vrai lorsque ces juifs discutent de ce à quoi tient leur identité. Est-ce que c'est une affaire de croyance, de pratique, de lien entre les générations, de mémoire, de rapport à Israël, de calendrier, de recettes de cuisine, de blagues… ou de rien de tout cela ?
Cette semaine, il m'a semblé que je vivais la quintessence de ce consensus impossible, l'illustration parfaite de ce dont parle Amos Oz : l'impossibilité de se mettre d'accord.

J'ai eu la chance et l'honneur d'être invitée à Jérusalem par le Président de l'État d'Israël, Reuven Rivlin, pour me joindre à un groupe international de leaders juifs reconnus. Parmi eux, des rabbins de toutes les dénominations, des plus libérales aux ultra-orthodoxes, des professeurs d'universités, des écrivains et des poètes, conviés à parler de ce qui nous rassemble et de la façon dont nous pourrions ensemble écrire un document qui nous réunisse, et qui tenterait de définir une vision commune ou des valeurs partagées.

Et voilà comment à Jérusalem ont pu débattre ensemble :

Le rabbin Sharon Brous, célèbre représentante du judaïsme américain, aux idées progressistes et au regard critique sur la politique israélienne actuelle ; le rabbin Eliezer Melamed, leader ultra-orthodoxe d'une implantation juive de Samarie, le rabbin orthodoxe Yitz Greenberg, champion du pluralisme religieux aux États-Unis et auteur reconnu, le rabbin Yaacov Meidan, chef spirituel de Goush Etzion, le rabbin Mordechai Lightstone, un des représentants du Mouvement Habad, le rabbin moscovite Pinchas Goldsmith, président du Congrès rabbinique européen dans lequel moi, rabbin européen, je ne suis pas conviée à siéger, parce que non-orthodoxe… et beaucoup d'autres.

Vous pouvez imaginer le caractère incongru de cette rencontre. Tous ces rabbins, mais aussi des chercheurs et militants, des écrivains (parmi lesquels, venue de France, Éliette Abécassis), des héros de guerre et des figures de proue de la société israélienne se sont retrouvés le temps d'un débat attendu, sans nécessairement tomber d'accord, en étant d'accord pour ne pas tomber d'accord …tout en respectant la pleine légitimité de l'autre à se tenir là.

Nous réunir, comme vous pouvez l'imaginer, n'était pas une chose simple, tant il existe dans le monde juif aujourd'hui des voix qui refusent de reconnaître la moindre légitimité à l'autre, et qui même parfois refusent de se tenir dans la même salle ou de participer aux mêmes réunions publiques que l'autre. Nous le savons malheureusement, car nous en faisons parfois l'expérience ici-même en France, où il arrive encore que certains rabbins reçoivent pour consigne de ne pas participer à une réunion où des leaders des mouvements libéraux ou massorti pourraient être conviés. Loin de moi, l'idée d'ajouter des éléments à la polémique. J'ai plutôt envie de vous rapporter ce que le Président de l'État d'Israël, Reuven Rivlin, a choisi de nous dire, tandis que nous nous tenions face à lui cette semaine dans sa résidence à Jérusalem : « Nous devons voir la diversité du monde juif, non comme une faiblesse, mais comme la source-même de notre force ».

De retour en France, je ne peux pas m'empêcher de penser que cette rencontre en Israël trouve un écho particulier dans ce que nous nous apprêtons à vivre au sein de notre communauté française dans les jours et dans les semaines à venir.

Le rapprochement en cours entre le MJLF et l'ULIF-Copernic, pour lequel une assemblée générale exceptionnelle de nos synagogues est convoquée le 23 septembre, peut sembler à certains être une simple « affaire des libéraux », une discussion interne qui ne concerne pas le reste du monde juif français et ne dit rien de « Nous, les Juifs », ou d'un collectif plus large que celui d'une sensibilité parmi d'autres. Mais ce n'est pas exact.



Ce dont il est question derrière ce projet, c'est de la reconnaissance véritable de cette diversité, souhaitée à Jérusalem comme en bien des lieux, la possibilité d'un pluralisme religieux véritable au sein du judaïsme français.
Lorsque le judaïsme égalitaire et ouvert consolide son organisation, il rappelle une réalité : le judaïsme français est riche de ses visages pluriels, et toute voix qui parle en son nom se doit d'entendre toutes les voix qui le composent. La mahloketh, le débat dissonant et fertile, si cher à notre tradition, implique de reconnaître la pleine légitimité d'un interlocuteur. Ainsi, nous sommes fidèles à l'histoire d'un peuple qui a appris tout au long de son histoire à célébrer le dialogue plus que le consensus, à respecter la divergence de point de vue sans jamais effacer la voix de l'autre, même s'il est minoritaire.

Nous, les Juifs, sommes incapables d'être d'accord avec une phrase qui commence par 'Nous, les Juifs', et aussi paradoxale que cela puisse sembler, c'est une des clés de notre pérennité et de notre résilience à travers les temps, et les géographies. A travers elle, se consolide le principe de responsabilité mutuelle exprimé par nos sages « Kol Israel Arevim zé lezé », le peuple d'Israël connaît qu'il existe en son sein une responsabilité des uns pour les autres, et se porte ainsi garant de la place légitime faite à l'autre, même à celui avec lequel on ne tombera pas nécessairement d'accord.