Hommage aux combattants juifs dans les armées françaises pendant la première guerre mondiale

Discours de François Heilbronn
Vice-Président du Mémorial de la Shoah

Synagogue du MJLF
Shabbath du 9 Novembre 2018



Chers amis du MJLF, shabbath shalom, je suis très honoré que notre amie le rabbin Delphine Horvilleur m'ait demandé de prendre la parole ici ce soir en notre synagogue pour rendre hommage en cette veille du centenaire de l'armistice et de la Victoire de la France et de ses alliés, aux combattants juifs dans les armées françaises pendant la première guerre mondiale.

Les Juifs français comme étrangers ont été des ardents patriotes et je voudrais pour leur rendre cet hommage évoquer leur courage et leur sacrifice et retracer le destin de certains héros emblématiques.

Le grand Rabbin Jacob Kaplan, représentatif de cet esprit si particulier des patriotes israélites français, déclarait : « Je ne veux pas être aumônier, mais combattre avec mes camarades ! »

Mobilisé le 20 décembre 1914 comme soldat, il fut affecté au 411ème d'Infanterie.

En 1915, il reçoit une lettre du grand Rabbin de France, Alfred Lévy, lui proposant de prendre la fonction d'aumônier militaire sur un navire hôpital entre les Dardanelles et la France, ce qui lui donnerait le grade de capitaine. Kaplan refuse et s'en expliquera :

« Je sentais profondément parce que Juif que je devais rester avec mes camarades pour ne pas donner l'impression que je cherchais à me mettre à l'abri, à me planquer comme on dit ».

Nommé caporal en janvier 1916, sergent en avril, blessé ce mois-là, Kaplan reçoit sa première citation à l'ordre du régiment « Sous-officier très brave, blessé en dirigeant un service de liaison sous le bombardement ».

Puis il monte avec le 411ème , glorieux régiment cité à l'ordre de l'Armée pour la reprise de Mort–Homme et de Samogneux, près de Verdun, si bien que le nom du futur grand rabbin de France figure dans le Livre d'or des défenseurs de Verdun. Le sous-officier Kaplan participera à toutes les actions défensives et offensives de son régiment dans l'Oise, jusqu'en Champagne et à la frontière belge un quart d'heure avant que sonne le clairon de l'Armistice.

En ces années-là, la République, témoigne de sa fidélité à ses enfants Juifs et vient rendre hommage à ses morts. En mai 1916, le président de la République, Raymond Poincaré participe à l'office célébré à la synagogue de la Victoire à la mémoire des combattants juifs morts au champ d'honneur.

Et sur le mur intérieur de la Victoire on peut toujours y lire des centaines de noms gravés des Juifs parisiens morts au champ d'honneur.

Que de morts ! Entendons ces chiffres : en 1914 en France et en Algérie, sur une population de 210.000 juifs, il y aura 38.000 combattants, dont 6.800 meurent au champ d'honneur pour la France soit 18% d'entre eux.

Dans l'armée de carrière, des officiers, des généraux aussi prennent leur commandement, tels les généraux de division Heymann, Valabrègue, les généraux de brigade Alexandre, Brisach, Dennery, Grumbach. Les Alsaciens et les Lorrains, dont les parents ont « choisi la France » en 1871, ne sont pas les derniers. Par ailleurs en 1914, 600 Juifs Alsaciens et Lorrains refusent de servir dans l'armée Allemande et désertent pour rejoindre les rangs français.

Parmi les 16.000 Juifs français de métropole mobilisés plus de 2.800 tomberont au combat soit 18% d'entre eux.

En Algérie, sur 70.000 juifs français d'Algérie 14.000 sont mobilisés dans les régiments les plus durs et les plus décorés, Zouaves, Tirailleurs algériens, plus de 15% meurent au combat soit plus de 2.200 d'entre eux.

Parmi les 30.000 juifs étrangers vivant en France en 1914, Plus de 8.500 majoritairement Russes, Roumains, Polonais, Saloniciens, Tunisiens s'engagent dès août 1914 et sont affectés au 1er et 2ème régiment de marche de la Légion Étrangère où ils représenteront plus de 20% des légionnaires. Ces régiments lors des combats de Carençy en mai 1915, perdent les deux tiers de leurs effectifs, dont 900 juifs. Au total, 1.800 d'entre eux tomberont pour la France soit plus de 20% de ces engagés volontaires juifs étrangers.

Les élèves des grandes écoles, toutes origines confondues, accomplissent leur devoir d'officier : 908 polytechniciens des promotions 1891-1918 sont tués dont 6 % de juifs. A Normale sup, dans les promotions de 1891 à 1918, 5 % des tués sont juifs, chiffres très supérieurs à la moyenne nationale. Là où les Juifs ne représentaient que 0,6% de la population française.

Voici, parmi tant d'autres, quelques exemples de familles et de personnalités historiques qui firent leur devoir et sans doute un peu plus :

Un exemple donc, la famille Dreyfus, celle du fameux capitaine.

Tout d'abord, le Capitaine Alfred Dreyfus, lui-même, rejoint avec le grade de Lieutenant-Colonel, son commandement pendant la durée de la guerre.

Son fils, le lieutenant Pierre Dreyfus, combattra du 7 aout 1914 jusqu'au 11 novembre 1918 depuis la Charge d'Altkirch baïonnette au canon, puis à Douaumont où il restera à son poste plus longtemps que ses camarades jusqu'à la Champagne et l'Alsace libérée en 1918. Il reviendra décoré de la Croix de guerre avec 3 citations et la Légion d'honneur.

Son neveu Émile, le fils unique de Mathieu, le premier défenseur du capitaine Dreyfus, lieutenant au 32ème d'Artillerie est blessé à mort devant Morellon–le-Grand en septembre 1915 et est cité à l'ordre de l'Armée par le général Joffre.

Les trois fils de Jacques Dreyfus, le frère ainé d'Alfred, sont mobilisés. Maurice et Charles sont tués dès 1914, seul survivra René, l'un des aviateurs les plus décorés de la Grande Guerre.

Le gendre de Mathieu Dreyfus, le lieutenant Reinach du 46ème d'infanterie, a sous ses ordres parmi d'autres, les soldats Elberstein, Benac, Bernheim et Rosenfeld ; il salue leur courage. Ce courage, il le possède aussi. Le lieutenant Reinach sera tué dès le 30 août 1914 dans les Ardennes. Son fils posthume, le sous-lieutenant Jean-Pierre Reinach, parachuté en Berry en 1942, mourra aussi au champ d'honneur.

Et si un jour dans Paris vous vous rendez au musée Nissim de Camondo, une plaque rappelle que :

Le Musée a été légué à la France par le Comte Moïse de Carmondo, en souvenir de son Fils Nissim de Carmondo, Lieutenant au 2ème groupe d'aviation Tombé au combat aérien, le 5 septembre 1917.

Je voudrais pour conclure rendre hommage si vous me le permettez à mes ascendants familiaux, Patriotes et Israélites, combattants de cette Grande Guerre.

Je rends hommage à mon arrière-grand-oncle, le capitaine Émile Hayem du 19ème Dragons, tué à « la charge d'Altkirch » lors de l'une des dernières charges à cheval de la cavalerie française, le 19 août 1914. Son nom figure au Panthéon parmi ceux des écrivains morts pour la France. Il était le père de six enfants. Deux de ses fils, André et Etienne partirent en 1944, pour Auschwitz dans des convois différents et définitifs.

Rendre hommage à mon arrière-grand-père, Henry Klotz, lieutenant au 22ème d'artillerie engagé en 1914, bien qu'âgé de 47 ans et père de six enfants. Henry Klotz revint en 1918, Lieutenant-colonel, officier de la Légion d'honneur, décoré de la croix de guerre avec plusieurs citations. Il fut arrêté, handicapé, à l'âge de 77 ans à Paris, le 31 juillet 1944 et mourut dans une annexe de Drancy le 17 août 1944.

L'un de ses fils François, officier parachuté par les services secrets alliés sur la Provence occupée, mourut fusillé par la Gestapo en juillet 1944, et deux de ses filles furent assassinées à Auschwitz

Je rends hommage à mon grand-oncle, le lieutenant Pierre Heilbronn, trois fois blessé, Croix de guerre 14-18 avec six citations, il fut nommé Chevalier dans l'ordre de la Légion d'honneur à l'âge de 23 ans. En 1939, Le lieutenant Pierre Heilbronn, à 45 ans, malgré son âge il s'engage en septembre 1939 et prend le commandement du 2ème groupe franc de cavalerie motorise. Il est tué au combat le 9 juin 1940 en défendant la traversée de la Seine et fut promu officier de la Légion d'honneur.

Je rends enfin hommage à mon grand-père, Jacques Heilbronn, engagé volontaire au 31ème Régiment d'infanterie le jour de ses 17 ans. Il a obtenu la croix de guerre à 17 ans et la médaille militaire à 18 ans. Blessé il continua le combat. Il fut l'un des plus jeunes décorés de la première guerre mondiale.

Et n'oublions pas des noms illustres de ces Juifs patriotes, héros des armées françaises, comme René Cassin, Joseph Kessel, Jules Isaac, Georges Wormser et tant d'autres.

Évoquons enfin, Marc Bloch, arrière-petit-fils d'un volontaire de 1793, fils d'Alsaciens ayant quitté leur province annexée, mobilisé comme sergent en août 1914 au 72ème d'Infanterie, termine la guerre dans le même régiment, comme capitaine avec 4 citations, puis à la Sorbonne professeur d'Histoire du Moyen-Âge, fondateur des Annales d'histoire économique et sociale, fusillé pour faits de résistance le 16 juin 1944, et qui tombe en criant « Vive la France ».

Je voudrais également évoquer ce soir après ce glorieux centenaire et l'hommage nécessaire à ces héros, évoquer une nuit tragique, celle du 9 au 10 novembre 1938, il y a tout juste 80 ans, connue sous le nom de ReichKristallnacht ou Nuit de Cristal.

Ce pogrom gigantesque organisé par les nazis en Allemagne a conduit à la destruction de plus de 200 synagogues, de plus de 7.500 commerces, mais surtout l'assassinat de quelques centaines de Juifs et la déportation vers des camps de concentration de plus de 30.000 d'entre eux.

Ainsi, 20 ans après la fin de la première guerre mondiale, de nombreux anciens combattants juifs allemands, héros de guerre tombaient sous les coups de leurs compatriotes. Ayons aussi ce soir, une pensée pour eux. Ils furent les premières victimes de la Shoah à venir.

Pour conclure, en ces 100 ans de la fin de la première guerre mondiale et de la victoire de la France et de ses alliés, je rends ici hommage au million quatre cent mille morts aux champs d'honneur des armées françaises. Permettez-moi à mon tour de clamer « Vive la France » et vous souhaitez shabbath shalom.