« Avec les mêmes yeux, pleurer et rire »

Shabbath Shira 5780
« Avec les mêmes yeux, pleurer et rire »
Rabbin Delphine Horvilleur


Le shabbath dans lequel nous entrons porte un nom particulier : on le nomme « SHABBATH SHIRA », ce qui signifie le « shabbath du chant » ou le « shabbath de la poésie ». Ce nom est tiré du récit central que nous nous apprêtons à faire dans la Thora : la mise en route des Hébreux à partir de l'Égypte vers la terre promise et ce moment où s'élève SHIRATH HAYAM, le chant de la mer, un hymne entonné par tout un peuple qui s'élance et se met en route.

Mais ce shabbath est aussi chaque année et systématiquement celui qui précède une fête juive, TOU BISHVATH, autrement nommé LE NOUVEL AN DES ARBRES. Chaque année, on fête les plantes, les arbres, et ce jour-là, tout ce qui dans notre monde est planté dans la terre, ancré dans le sol.

Et je vous invite à méditer un instant cette simultanéité des temps et des récits : deux moments du calendrier qui tombent toujours ensemble, en toute circonstance, et qui pourtant racontent l'inverse :
. la mise en mouvement et l'ancrage…
. la fête du « mettons-nous en route » et celle du « plantons-nous ici solidement »…

Et comment comprendre ce paradoxe ?
Si ce n'est comme une invitation à tenter de concilier dans nos vies l'inconciliable, à entrevoir la possibilité d'être ici et là, à la fois dans une émotion et dans une autre.

Et chers amis, en réalité c'est de cela dont je voudrais vous parler ce soir… pour une raison que je vais tenter, sans doute maladroitement, de vous expliquer.

Dans la Bible, figure un célèbre livre nommé KOHELETH (en français : l'Ecclésiaste).
Au cœur de ce livre subtil, figure un extrait extrêmement connu qui dit :
Il y a un temps pour tout, une saison pour chaque chose.
Un temps pour se réjouir et un temps pour pleurer…
Un temps pour haïr et un temps pour aimer…
Un temps pour ramasser des pierres et un temps pour les lancer…
Un temps pour construire, un temps pour détruire, un temps pour planter et un temps pour arracher, un temps pour vivre et un temps pour mourir…

Mais parfois ce n'est pas vrai.
Et parfois ce n'est pas ainsi que nous vivons.

Et puisque nous sommes Shabbath Shira, le shabbath de la poésie, j'aimerais vous en lire une, écrite par l'un de mes auteurs préférés, un homme nommé YEHOUDA AMICHAI.

Ce poème s'appelle ADAM BECHAYAV, « un homme dans sa vie », et je crois que je voudrais le dédier à des gens assis dans cette assistance qui sauront l'entendre comme personne et qui se reconnaîtront chacune à leur manière.

אדם בחייו / יהודה עמיחי
אדם בחייו אין לו זמן שיהיה לו
זמן לכל.
ואין לו עת שתהיה לו עת
לכל חפץ. קהלת לא צדק כשאמר כך.
אדם צריך לשנוא ולאהוב בבת אחת,
באותן עיניים לבכות ובאותן עיניים לצחוק
באותן ידיים לזרוק אבנים
ובאותן ידיים לאסוף אותן,
לעשות אהבה במלחמה ומלחמה באהבה.
ולשנוא ולסלוח ולזכור ולשכוח
ולסדר ולבלבל ולאכול ולעכל
את מה שהיסטוריה ארוכה
עושה בשנים רבות מאוד


« Un homme dans sa vie n'a pas le temps d'avoir un temps pour tout.
Il n'a pas le temps de vivre chaque saison en sa saison.
L'Ecclésiaste a eu tort de le dire

Un homme doit haïr et aimer en même temps, avec les mêmes yeux pleurer et rire,
Avec les mêmes mains jeter des pierres et les ramasser, faire l'amour et combattre, et faire la guerre et aimer.
Et haïr et pardonner et se souvenir et oublier, et ranger et déranger et manger et digérer ce qu'une longue histoire ferait en bien des années.

Un homme dans sa vie n'a pas le temps. Quand il perd, il cherche.
Quand il trouve, il oublie,
Quand il oublie, il aime.
Quand il aime, il commence à oublier… »

Ce que Yehouda Amichai nous rappelle si magnifiquement dans ce poème, c'est que parfois les temps de nos vies se mêlent, et les émotions se confondent et ne sont ni purs, ni linéaires, et qu'il nous faut trouver moyen de vivre avec ces confusions et ces complexités.

Si je vous dis cela ce soir, en ce lieu, c'est que ce moment que nous vivons comme une communauté unie dans la prière un soir de shabbath est de ceux-là.

Sont assises dans cette synagogue des familles dans la joie, qui fêtent un bonheur et une réalisation, l'entrée de leur enfant dans l'âge des responsabilités, ou une bonne nouvelle, ou des retrouvailles, une chance ou une bénédiction…, et puis se tiennent là des familles endeuillées : des fils et filles, des frères et des sœurs, des petits-enfants qui viennent de perdre un être cher, et chez qui se mêlent des émotions contraires, la douleur et la tristesse et parfois, la colère et la rancœur et l'incompréhension.

Et non il n'y a pas un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour aimer et un temps pour haïr…
Parfois tout cela existe simultanément, et il faut faire avec, et se dire que nous pouvons, réunis côte à côte, être à la fois en cet instant, heureux pour ceux qui se réjouissent et dévastés avec les endeuillés…Et faire savoir aux uns et aux autres, avec les mots ou avec les silences, combien nous sommes à leurs côtés, et combien nous le serons encore et encore, dans tous les temps de vie qu'il leur reste à traverser.

Selon la tradition, le temps de shabbath est un temps de joie, un temps qui est sensé interrompre le deuil.
Mais quiconque a vécu un deuil et est entré dans shabbath sait que cette idée est irréalisable. Le deuil ne s'interrompt pas comme par miracle… mais quelque chose de la joie de shabbath, et d'un sentiment inégalable d'être ensemble et entouré, à la fois par ses proches mais aussi par l'enchaînement des générations, par la présence de tous les temps de l'histoire à nos côtés, permet d'apporter un réconfort et un peu de lumière dans la plus grande des nuits.

Nos ancêtres ont quitté l'Égypte BEMAH'ATZIT HALAYLA, au milieu de la nuit sombre. Ils se sont mis en route à l'heure de l'obscurité, pas en plein jour ni dans la douce lumière…mais dans la nuit qui les submergeait. Et c'est là qu'ils ont trouvé la force de faire résonner les plus poèmes, et les plus grands chants.

Puissions-nous accompagner ce shabbath à la fois ceux qui sont dans la joie et ceux qui sont dans la douleur, nous ancrer solidement à leurs côtés, comme des arbres robustes, qui leur promettent d'être à leur côtés, à chaque temps de leurs vies.