Drasha Vayaqhel-Pékoudé (24.03.2017)


Vayaqhel-Pékoudé - « Louis Kahn et le « commencement » du Tabernacle » (rabbin Yann Boissière - 24.03.2017)


En relatant la façon dont les Israélites ont fabriqué le Tabernacle et ses divers éléments, la parasha Vayaqhel-Pékoudé nous entretient de cette construction pour la cinquième semaine de suite. Pas moins de quatre-cent versets en tout, et comme aime à le rappeler Yeshayahu Leibowitz, une dissymétrie flagrante avec les trente-et-un versets consacrés à la Création du monde…

Cette masse de quatre-cent versets, avouons-le, implique de sérieuses redites avec certains passages des semaines précédentes, et ne nous embrase pas toujours d'un grand enthousiasme littéraire. Cette insistance de la Bible, par contre, a le mérite de nous replacer, cette semaine encore, face au puissant paradoxe de cette construction du Tabernacle : « Ve-assu li miqdash, ve-shakhatni betokham », « Ils me construiront un sanctuaire, et je résiderai au milieu d'eux » (Ex. 25, 8).

Nous avons maintes fois commenté cette phrase, et sans doute résiste-t-elle toujours à une interprétation totalement convaincante. Aussi remettrons-nous notre ouvrage sur le métier, ce soir, en empruntant notre réflexion au rabbin Jonathan Sacks, puis à l'architecte Louis Kahn.

Ce paradoxe d'un Dieu qui ne réside pas dans le sanctuaire qu'on lui construit, on le sait, est censé traduire le grand objectif de sainteté assigné aux Israélites après la sortie d'Egypte : « Vous serez pour moi un peuple saint et un royaume de prêtres ». Cette sainteté est appelée à se déployer dans le monde selon les deux dimensions de l'expérience humaine, le temps et l'espace. Deux institutions instituées par nos maîtres [1], le Shabbath et le miqdash (le « sanctuaire ») constituent à cet effet les deux expressions de la sainteté dans l'ordre du temps et de l'espace.

Mais ce qui est intéressant, dans les deux cas, c'est que chacun, en plus de représenter une expression de la sainteté, constitue également une « solution » à un problème théologique.

Intéressons-nous tout d'abord au Shabbath. Si l'on accepte l'idée du kabbaliste Isaac Louria au 16ème siècle, selon laquelle la puissance de Dieu est telle qu'aucune réalité ne pourrait subsister devant elle, il faut alors que Dieu diminue une portion de sa puissance, retranche quelque chose de lui-même pour laisser exister quelque chose en dehors de lui. Je veux bien sûr parler de la théorie du tsimtsoum, (« contraction »), le fait que la création du monde soit permise par le retrait de Dieu. Ceci dit, nous voyons immédiatement le problème théologique qu'elle nous pose : alors-même que Dieu, dans sa grâce, laisse place à un monde où nous pouvons prendre place, ce monde, par construction-même, est marqué de l'absence de Dieu.

La langue hébraïque exprime parfaitement ce paradoxe. Le monde, en hébreu – en fait, l'univers, au sens de l'ensemble du temps et de l'espace – se dit 'olam, et les sages ont rapproché ce mot de ne'elam, « caché », pour exprimer le fait que le monde était précisément le lieu où Dieu était caché. Ce jeu de mot saisit parfaitement notre problème théologique : si le monde n'existe que par l'acte de création de Dieu, ce monde ne peut continuer à exister que parce Dieu demeure caché ; mais du coup, il devient, très facile de penser qu'il n'existe pas.

Pour parer à cette idée, impensable pour la tradition, il faut dès lors un dispositif pour le manifester ; dans l'ordre du temps, ce dispositif est le shabbath. Shabbath est la fenêtre où dans le temps, nous laissons apparaître Dieu. Comment le faisons-nous ? Précisément en imitant le processus que Dieu a lui-même institué pour créer le monde : en nous retirant. En acceptant de nous diminuer, de nous dessaisir, l'espace d'une journée, de notre pouvoir créateur, en opérant nous aussi un tsimtsoum. Et c'est en nous retirant que nous pouvons laisser apparaître Dieu. Telle est la solution théologique de la sainteté dans l'ordre du temps, un processus qui, par le biais du shabbath, nous permet de rendre sensible un Dieu autrement caché.

Qu'en est-il dans l'ordre de l'espace ?

Le miqdash, nous le comprenons, est censé jouer la même fonction que le shabbath, donner une visibilité à Dieu, cette fois dans l'ordre de l'espace. Mais c'est ici que les choses se compliquent, avec notre fameux verset : « Ve assu li miqdash, ve-shakhatni betokham », « Ils me construiront un sanctuaire, et je résiderai au milieu d'eux ». Je vous propose, ici, un détour par une réflexion de l'architecte américain Louis Kahn…

Louis Kahn fut l'un des plus grands architectes du 20ème siècle. Sa notoriété fut maximale dans les années 50, lorsqu'il commença à parsemer la planète de ses bâtiments de génie, dont le plus connu est sans doute le Capitole, l'assemblée législative de Dhaka, capitale du Bangladesh. On sait moins qu'il conçut également un extraordinaire projet de reconstruction de la synagogue de la 'Hourva à Jérusalem, celle dont il ne restait qu'une arche brisée après l'occupation jordanienne et aujourd'hui reconstruite, et que seul son décès, en 1974, ne lui laissa pas le temps de réaliser.

Dans sa démarche de réflexion précédant la conception d'un bâtiment, Louis Kahn était intéressé par ce qui qu'il appelait le « commencement » du bâtiment, à savoir, trouver la situation, le geste fondateur qui fondent l'intelligence de l'espace. Exemple : pour une bibliothèque, Louis Kahn concevait la situation suivante : un homme prend un livre sur un rayon, et se déplace de quelques mètres vers une fenêtre pour aller le lire à la lumière : tel était pour lui, le « commencement » de la bibliothèque, et c'est cette Ur-Zcene, cette « scène fondamentale » qui constituait alors le fil directeur de sa réflexion pour imaginer le développement logique de l'espace.

Avec Louis Kahn en référence, la question nous brûle alors les lèvres : et le Tabernacle - plus tard le Temple - quel serait son « commencement » ? Quelle situation fondamentale pouvons-nous imaginer pour comprendre son espace, son fonctionnement ?

Il y avait du mobilier dans le Tabernacle – une table des pains, un autel des encens, un candélabre – et tous les actes rituels correspondants, mais l'essentiel n'était pas là. L'essentiel, c'était le Saint des Saints, autrement dit un espace caché, et le fait que dans cet espace, l'arche sainte cache elle-même les tables de la loi. Seul le grand prêtre y entrait, et y proclamait le nom de Dieu. Le « commencement » du Tabernacle, ainsi, n'est pas un acte, mais la proclamation, en présence d'éléments cachés, d'un nom lui-même ineffable, tenu caché du peuple. Autant le dire, le « commencement du Tabernacle, c'est un acte de présence destiné à mettre en scène l'absence de Dieu.

Cette façon de présenter les choses, ce « commencement » à la Louis Kahn nous fait comprendre que l'invocation du nom de Dieu dans un espace vide, autrement dit la vérité de cette invocation, ne peut être atteinte que si Dieu est déjà présent parmi les hommes. Si les hommes lui ont déjà fait une place. C'est à cette seule condition que l'acte de proclamation peut être authentique, et le prêtre, à cet instant-là, s'en fait simplement l'expression.

Autrement dit, notre verset « ils me construiront un sanctuaire, et je résiderai au milieu d'eux » s'éclaire peut-être ainsi : il ne s'agit pas, bien sûr, que les hommes construisent un sanctuaire pour que Dieu y réside. Mais il ne s'agit pas non plus que le prêtre proclame le nom de Dieu pour appeler la présence de Dieu entre les hommes. Il nous faut simplement comprendre que c'est d'abord aux hommes de faire résider Dieu entre eux, pour que le rituel puisse ensuite être authentique, corresponde à quelque chose qui existe déjà.

Le sanctuaire, ainsi, n'est pas le lieu d'une médiation magique, il est le lieu d'une représentation de ce que les hommes sont déjà censés accomplir de leur propre chef, par des moyens humains.

Cette conception bat en brèche toute conception mythique ou idolâtre de la religion. Au vu de la confection du veau d'or, la Bible nous informe que ce bel objectif n'est pas « gagné » d'avance pour les nobles membres de notre espèce. La théologie, elle, demeure profondément actuelle : puissions-nous garder à cœur de ne pas nous abriter derrière les objets ou les institutions, mais accomplir de nous-mêmes, avant de les exprimer par le rituel, les actes qui nous sont demandés pour faire notre travail d'homme.

Shabbath shalom !


[1] Jonathan Sacks, Covenant & Conversation. A Weekly Reading of the Jewish Bible. Exodus: The Book of Redemption, Maggid Books & The Orthodox Union, Jerusalem, 2010, p. 139 sq.