Drasha Vaera (28.01.2017)


Vaéra - Liberté : Dieu écrit ton nom (rabbin Yann Boissière - 28.01.2017)


Dans un contexte où s'aggrave la cruauté de Pharaon et la brutalité de l'esclavage, la parasha « Vaéra » nous projette au cœur d'une conversation où Moïse prend Dieu à témoin, et avec une pointe de reproche, l'interroge sur le sens de sa mission. Celle-ci, pour l'instant, ne rencontre aucun succès, et n'a pour seul effet que de faire s'abattre de nouveaux malheurs sur ses frères Hébreux.

Dieu répond à Moïse par l'annonce de la sortie d'Egypte, et lui demande d'exiger de Pharaon qu'il laisse partir les Hébreux. Mais surtout, il se révèle à lui sous un nom nouveau, « Adonaï », « l'Eternel », en précisant que les Patriarches ne le connaissaient pas sous ce nom mais seulement comme « El shaddaï » (« Divinité souveraine » selon la traduction du rabbinat).

Moïse prétexte de son éloquence difficile pour s'exonérer de cette mission, mais Dieu maintient son ordre ; il lui adjoint Aaron et confirme le caractère inexorable du processus : Pharaon, malgré son obstination, finira par plier. Des eaux du Nil changées en sang à la grêle, la parasha nous fait alors assister aux sept premières plaies.


Ainsi la Libération serait imminente… Notre parasha témoigne en effet d'une brusque accélération de l'histoire. Cependant, peut-être exagérément captés par l'aspect spectaculaire des miracles, nous omettons de voir que cette puissance divine, qui pour la première fois se manifeste sur la scène de l'histoire, a pour but une mutation plus secrète : une nouvelle révélation, une nouvelle dynamique du lien entre l'homme et Dieu. C'est à l'examen de cette nouvelle donne théologique que j'aimerai consacrer les quelques réflexions qui suivent.

Cette compréhension nouvelle a les pires difficultés à émerger. « Vaéra » nous présente un florilège d'incompréhensions, de faux-semblants et de refus d'écoute... C'est Moïse qui, paralysé par son bégaiement, s'écrit au chapitre 6, verset 12 : « Quoi ! Les Bneï-Israël ne m'ont pas écouté, et Pharaon m'écouterait, moi qui ai la parole embarrassée ! ». Ou encore, au chapitre 7 verset 30 : « Certes, j'ai la parole embarrassée ; comment donc Pharaon m'écouterait-il ? ».

A ce cauchemar de la parole vaine répond une curieuse et anxiogène mise en scène de la part de Dieu : Aaron et Moïse sont bel et bien sommés de harceler Pharaon de leurs exhortations, mais « Vé lo yishma alékhem paro » (« Pharaon ne vous écoutera pas » - Ex. 7, 4)… il est prévu d'avance que ce dernier ne les écoutera pas ! De fait, Pharaon n'a non seulement aucune intention d'entendre, mais c'est précisément la notion d'un Dieu qui parle qu'il récuse de tout son être : « Quel est cet Éternel dont je dois écouter la parole … je ne connais point l'Éternel » (Ex. 5, 2).

Étrange scénario, ainsi, où les acteurs font semblant de se parler tout en sachant que l'enjeu n'est pas le dialogue ; histoire de sourds, où Moïse, bègue, use de l'éloquence d'Aaron pour ne point se faire entendre d'un Pharaon qui prétend ne pas connaître le Dieu qui parle…

Et pourtant… Ces surdités, ces faux-semblants sont bel et bien porteurs, non seulement d'une nouvelle compréhension de Dieu, mais de l'émergence d'une valeur révolutionnaire : rien moins que la liberté…


Ni les appréhensions de Moïse, ni le refus de Pharaon ne reposent sur une psychologie défaillante. Elles témoignent bien plutôt d'un défi nouveau, d'un changement d'échelle dans la façon dont les Patriarches avaient jusqu'ici envisagé l'application de leur foi à la réalité.

En se révélant sous l'aspect de « Adonaï », « l'Éternel », là où les Patriarches ne le connaissaient que sous l'aspect de « El Shaddaï », « Dieu en tant que maître des forces de la nature », on passe d'un Dieu maître des phénomènes à un Dieu dont l'empire irait au-delà du monde manifesté. Depuis le buisson ardent, cependant, le problème de Moïse n'est pas seulement celui de la compréhension divine. Comme tout prophète qui se respecte il a lui aussi bénéficié de ses petites théophanies ; mais son souci premier, c'est d'avoir à accomplir en possession d'une mission…

Cette mission le conduit naturellement à s'évaluer à l'aune des résultats. « Lama haréota la'am hazé, lama zé shéla'htani ? » - « pourquoi as-tu rendu ce peuple misérable, dans quel but m'avais-tu donc envoyé ? » (Ex. 5, 22-23). Cette angoisse de Moïse témoigne de ce qu'il ne parvient pas, à ce stade, à intégrer cette nouvelle compréhension de Dieu dans la réalité. Auparavant, Dieu guidait les Patriarches dans leurs pérégrinations sur le mode de la promesse. Mais ce Dieu privé, ce Dieu du chemin, du « Lekh-Lékha », du « va pour toi », ne peut plus avoir cours…

Car c'est maintenant d'un « Lekh lahèm » dont il s'agit, d'un « va pour eux ! ». Le Dieu de Moïse n'en est plus à exiger la seule intériorité de la foi, il mandate des missions désormais formatées pour la grande scène de l'histoire universelle. Rien de moins que la sortie d'un peuple aux prises avec des empires.


L'une des leçons de « Vaéra », c'est que Moïse ne peut pas encore recevoir de réponses à la hauteur de ses questions. Il lui manque encore les hautes leçons théologiques de « Ki Tissa » où, demandant à voir la gloire divine, il se verra gratifié de l'énoncé des treize attributs (Ex. 33, 18 – 34, 8) ; il manque surtout l'événement du Sinaï, qui viendra inaugurer un type nouveau de référence religieuse : la Loi. Ces réponses sont pour le moment totalement éclipsées par l'impact spectaculaire des miracles. Ceux-ci correspondent à la vision, simple et directe, du peuple hébreu à l'époque. Un Dieu qui intervient dans l'histoire, qui nous aime, agit en en notre faveur. Qui nous libère d'Egypte.

Pour donner tout son sens à cette pédagogie de la liberté un rien frontale, sinon brutale, sans doute est-il intéressant de recourir à l'interprétation que donne le rabbin Irving Greenberg de la sortie d'Egypte.

La signification du miracle, enseigne-t-il, ne porte pas seulement sur l'aspect politique de l'événement qui, à tout prendre, ne concerne qu'une minuscule tribu de la scène moyen-orientale. La véritable leçon est à trouver dans le fait qu'une des lois les plus inexorables de l'humanité se trouve ici inversée : l'oppression du faible par le fort.

La loi la plus sûre de l'humanité, insiste-t-il, c'est la domination de l'homme par l'homme. Et bien plus encore, l'intériorisation par l'esclave de la norme du maître, processus mortifère parfaitement décrit par nos Sages : « Une personne enchaînée, disent-ils, ne peut pas se libérer ». La teneur révolutionnaire de la Sortie d'Egypte, aussi, tient à ce que la loi d'airain de l'oppression se trouve pour la première fois invalidée dans l'histoire des hommes. L'impact sera inouï pour tous les peuples et à toutes les époques... « La liberté : une idée neuve au Moyen-Orient », pourrait-on dire en paraphrasant Saint-Just…

Cette liberté n'est pas initiée par la volonté de l'homme. Là où, depuis le courant des « Lumières », la pensée fonde la liberté dans une volonté autonome, la Bible inverse l'équation. Avec un pessimisme tranquille, elle affirme au contraire : la loi la plus certaine étant l'oppression de l'homme par l'homme, sa libération du seul fait de sa propre volonté est chose quasi-impossible. C'est Dieu qui fonde la liberté, et c'est là sa réponse à l'incurable prédation humaine.


Ainsi, des doutes de Moïse à la cécité volontaire des acteurs dans l'histoire qu'ils croient écrire, la parasha nous convie à une nouvelle révélation, et en fin de compte à l'invention d'une nouvelle valeur, fondamentale dans la vie de l'humanité : Liberté, Dieu écrit ton nom… !