Drasha Térouma (17.02.18 - LB)

Térouma - " Le don "

(Drasha graphique en suivant ce lien)


La parasha que nous lisons aujourd'hui s'intitule Térouma.

Térouma, c'est une parasha très spéciale. Elle ne raconte pas une histoire qui a pu arriver à un patriarche ou un prophète. Elle présente avec beaucoup de détails, le « plan de montage » du tabernacle, que les Hébreux devaient construire et transporter avec eux, dès l'Exode, après la sortie d'Égypte.

Le texte de la parasha reprend de manière très précise et méthodique toutes les mesures et matériaux qui devront être utilisés pour construire le Tabernacle - pour cette raison, certains l'appellent la parasha « Ikea ».


J'avoue avoir eu un peu de mal à trouver comment interpréter et approfondir ce texte, qui au début, m'apparaissait comme une suite ininterrompue d'instructions de construction – J'ai mis longtemps à trouver … la porte d'entrée !


Mais en y regardant de plus près j'ai fait les découvertes suivantes :

Térouma, qui est le titre de la parasha en hébreu signifie offrande ou prélèvement (les deux mots sont liés puisque pour faire l'offrande, on prélève sur ce que l'on possède).

Mais pourquoi donner ce titre de Térouma alors que la parasha est une suite d'instruction de construction ? C'est parce que dans le premier verset de la parasha D.ieu dit à Moïse « Parle aux enfants d'Israël. Qu'ils m'apportent une offrande (ou prélèvement) de la part de quiconque y sera porté par son cœur, vous recevrez mon offrande.». Et c'est avec cette offrande que sera construit le Tabernacle.


• Première remarque : il s'agit d'une offrande, d'un don et non pas un impôt. Même si les matériaux nécessaires à la construction du Tabernacle sont de très grande valeur (or, argent), D.ieu insiste sur le fait que cette offrande, doit être acceptée si elle est faite « de la part de quiconque y sera porté par son cœur ».

Ce qui veut dire : il faut que la personne veuille faire l'offrande, sans y être forcée. L'offrande ou le don libre de contrainte, apparaît ainsi comme la condition permettant la construction du Tabernacle : sans offrande et sans don libre, fait sans contrainte, les Hébreux ne peuvent construire le tabernacle. Comme si, s'ils n'étaient pas capables de faire un don, alors les Hébreux n'étaient pas dignes de recevoir le Tabernacle.


Ce n'est pas la seule fois que nous pouvons constater dans nos textes un rapport direct entre l'offrande ou le don, d'une part, et ce qu'il y a de plus sacré, d'autre part.

• Extrait de Vayetse : j'ai découvert cette parasha au mois de novembre dernier, elle a été lue dans la synagogue du MJLF par une amie du Talmud-Tora, lors de sa Bath-Mitsva. Elle raconte l'épisode du Songe de Jacob :
Lorsque Jacob se réveille après une nuit où, dans ses rêves, l'Éternel lui a parlé, il construit un monument à partir de la pierre sur laquelle il a posé sa tête pour dormir et il prononce le vœu suivant : « cette pierre que je viens d'ériger en monument deviendra la maison du Seigneur et tous les biens que tu m'accorderas, je veux t'en offrir la dîme ». Immédiatement après avoir désigné la pierre qui devient la maison du Seigneur, Jacob parle d'un prélèvement sur ses propres biens. Prélèvement qu'il accepte librement, puisqu'il le propose lui-même.

• Autre exemple : les Pirqe Aboth souligne, dans la liturgie que nous lisons le samedi matin, que « le monde repose sur (ou même plus exactement s'élève grâce à) trois choses : la Torah, la tefila (c'est-à-dire la prière, qui a remplacé les offrandes après la destruction du temple) et la charité ». Même plus exactement, le texte dit que le monde « s'élève par » ces trois choses.


Cette idée d'élévation, renvoie d'ailleurs à l'étymologie du mot Térouma, puisque la racine Roum signifie s'élever ou élever : au sens physique, mais aussi au sens figuré (s'améliorer, devenir meilleur ou élever un enfant).

Et d'ailleurs, aujourd'hui, jour de ma Bath-Mitsva, je monte (alya) pour la première fois à la Torah, et d'autres personnes auront l'honneur de le faire également, pendant la lecture du texte. Et il est d'usage de faire un don lorsque l'on monte à la Torah.


Les mêmes éléments reviennent donc dans chacun de ces textes : l'offrande ou le don et le fait que ceux-ci sont nécessaires, indispensables, pour permettre au monde, au Tabernacle et aux hommes de se tenir debout. Ou même mieux, de s'élever.


J'avoue que ceci m'a surpris.

J'ai été étonnée par cette idée parce qu'en regardant autour de moi, en observant, j'avais plutôt l'impression que ce qui était nécessaire à notre vie, c'était plutôt l'argent, les choses que nous avons, celle que nous possédons. Le don ne semblait pas jouer un rôle si important.

Pourquoi ?

D'abord parce que l'argent est indispensable dans la vie quotidienne : par exemple on ne peut pas, si l'on a pas d'argent, acheter de nourriture, d'eau ni avoir une maison. Et si l'on en possède pas cela, il est très difficile de vivre.

Aussi parce que sans argent, si vous ne possédez rien, certaines personnes risquent de vous regarder différemment, comme si vous aviez moins importance. Au contraire, celui qui a de l'argent peut être vu par certains comme plus important (ayant mieux « réussi » sa vie). L'argent devient un signe de valeur. On peut d'ailleurs pour cette raison avoir envie de montrer son argent au travers de vêtements, chaussures ou téléphones portables.


Et donc je me suis demandée pourquoi la Torah et les Sages nous répétaient au travers de ces textes que c'est le don et non l'argent ou ce que nous possédons qui font tenir le monde ?

J'ai trouvé une piste de réponse dans le livre Dieu et l'art de la pêche à la ligne, où Marc-Alain Ouaknin rapporte l'histoire suivante du Maggid de Douvno :
« Un jour un homme riche vint voir un Rabbi pour lui demander conseil. Avant de répondre à ses questions, le Rabbi lui dit : regarde par la fenêtre et dis-moi ce que tu vois ? L'homme regarde par la fenêtre et dit : je vois une rue, des hommes qui marchent et des chevaux qui passent, les uns rapidement, les autres très lentement. Puis le Rabbi lui dit : maintenant, regarde dans ce miroir, et que vois-tu ? L'homme regarde et répond : maintenant, je me vois, oui, c'est bien moi que je vois ! Tu comprends, dit le Rabbi, il suffit d'une fine couche d'argent collée derrière la vitre et tu ne vois plus la rue, les hommes et les chevaux, tu ne vois plus la vie ! Un peu d'argent et tu ne vois plus que toi-même, ton Moi, un moi triste et seul, tu comprends ? »

Cette histoire illustre le piège que l'argent (ou ce que nous voulons posséder) peut représenter : si l'on ajoute une fine couche d'argent à une fenêtre, nous ne voyons plus le monde au travers, nous ne voyons plus que le reflet de nous-mêmes. Cette histoire m'a paru très actuelle : est-il si surprenant que la société actuelle, dans laquelle l'argent et la possession semblent si importants, soit celle du selfie ?


Alors on commence à peut être mieux comprendre : peut-être que si le don est si considéré comme si important, si le monde repose sur lui ou s'élève par lui, c'est parce qu'il nous empêche de nous renfermer sur nous-même, parce que s'il est fait « de bon cœur » comme le dit la parasha Térouma, il montre que nous nous tournons vers l'autre, vers le monde pour les regarder.


D'ailleurs, un commentaire oral du Traité Ketouboth enseigne que si un homme riche qui avait pour habitude de se promener à cheval précédé d'un valet est devenu pauvre, la tsedaka que l'on doit lui donner est celle qui lui permettra de retrouver un cheval et un valet.

C'est donc bien le fait de prêter attention à l'autre, de le regarder avec attention, de s'ouvrir à lui qui permet de s'élever, y compris vers D.ieu, en même temps que l'on s'ouvre vers les autres.


Une dernière question : vers quels autres doit-on s'ouvrir ? Vers les seuls juifs, puisqu'il s'agit de bâtir le Tabernacle dans la parasha Térouma ?

La prière pour l'État d'Israël que nous lirons dans un instant nous donne une réponse claire, et d'ailleurs elle nous parle, elle aussi, de bâtir un Temple en s'ouvrant sur les autres : « puisse les dispersés de Ton peuple être rassemblés sur Ta montagne sainte et bâtir en Ton Nom le temple messianique qu'on appellera « la maison de prière de toutes les nations »


Pour accéder à la drasha en images, suivez ce lien.