Drasha Shemoth (06.01.18 - JDR)

Shemoth - " Moïse et le pluriculturalisme "


Shemoth est la première parasha du livre de l'Exode.

Un nouveau pharaon règne en Égypte. Celui-ci réduit le peuple hébreu en esclavage, et, par peur de leur nombre, impose de tuer leurs enfants mâles.

Moïse naît, fils de famille Lévy, mais sa mère ne pouvant cacher davantage le bébé, le dépose sur une rive du Nil où il sera récupéré par la fille de Pharaon qui l'élèvera au palais. Moïse grandit et un jour qu'il voit un Égyptien opprimer un Hébreu il agit instinctivement et tue l'Égyptien. Pharaon l'apprend, ce qui pousse Moïse à fuir en terre de Madian où il rencontre la fille du grand prêtre - polythéiste - de Madian, Séphora, qu'il épousera, et avec qui il aura un fils Gersom.

Moïse devient berger. Un jour qu'il fait paître ses brebis, Dieu se révèle à lui au travers de l'épisode du buisson ardent et lui donne pour mission d'aller libérer les Hébreux d'Égypte. Ne se sentant pas capable d'assumer cette mission, Moïse d'abord refuse, puis finalement accepte. Il quitte alors Madian avec sa femme et son fils et retourne en Egypte. Mais il serait trop simple de redonner aux Hébreux leur liberté sans difficultés, et ainsi Dieu va endurcir le cœur de Pharaon, qui refusera aux Hébreux leur libération.


Après avoir lu ce texte je me suis interrogé sur les choix de Moïse, et sur les raisons pour lesquelles je m'y identifie si bien.

Je me suis donc demandé pourquoi Moïse ? Pourquoi cet homme, élevé comme un prince, promis à être un des grands du royaume d'Égypte, choisit-il d'abandonner son rang et ses privilèges ? Pourquoi, après avoir tout quitté et avoir reconstruit une vie paisible, choisit-il de revenir malgré ses réticences affronter Pharaon pour libérer les Hébreux ?

Pourquoi fait-il ces choix ? Mais aussi pourquoi est-il choisi ? Qu'avait-il de plus qu'un autre Hébreu qui malgré l'oppression égyptienne aurait continué d'honorer l'Éternel en travaillant avec ferveur…

Né hébreu, Moïse est élevé par la fille de Pharaon comme un prince égyptien. Ce qui ne l'empêche pas de savoir d'où il vient. La Torah ne précise pas comment il le sait. Mais il le sait. Peut-être parce que la fille de Pharaon lui a dit. Peut-être aussi du fait de l'omniprésence de sa mère, qui se trouve être choisie pour être sa nourrice.

Élevé donc sous la tutelle pharaonique, Moïse a pleine conscience de ses origines. L'écart entre le monde dans lequel il vit et le monde dans lequel il aurait dû grandir va marquer pour lui le point de départ d'une véritable quête identitaire.

Cette remise en question de son identité débute avec une scène qui va avoir un impact sur toute la suite de sa vie : la décision de Moïse de prendre la défense d'un Hébreu contre un Égyptien. Si vous le voulez bien, observons ce passage : Il est dit : " Or, en ce temps-là, Moïse, ayant grandi, alla parmi ses frères et fut témoin de leurs souffrances. Il aperçut un Égyptien frappant un Hébreu, un de ses frères " (Exode 2 : 11-12).

Dans ces deux versets, Moïse est frère des Hébreux. " Frère " dans le sens où ils viennent du même peuple. Peut-être aussi " frère " au sens de " frère humain ", tout simplement parce que Moïse est touché par l'oppression que subissent les Hébreux.
Ici se dévoile ici son sens de la justice et de l'équité (qu'on retrouvera lorsque, arrivé à Madian, il défend contre les pâtres les jeunes filles qui font boire leurs brebis).

En revanche, lorsque Moïse " remarqua deux Hébreux qui se querellaient " (Exode 2 : 13), ceux-ci ne sont désormais plus appelés ses " frères ". A ce moment-là, Moïse ne sait plus se reconnaître ni dans l'un ni dans l'autre, n'étant reconnu par eux que comme meurtrier et pas comme Hébreu. Il perd alors son affiliation jusqu'à son retour en Egypte de Madian.

La double identité de Moïse s'enrichira encore des 40 ans passés à Madian.

Il y épouse très vite la fille de Jethro, Sephora, avec qui il a un fils. Moïse va s'intéresser à la culture polythéiste de son beau-père. Le Midrash raconte en effet que Moïse passait des heures à le questionner sur sa religion et ses traditions.A mon sens, la vie de Moïse consiste donc en une véritable quête identitaire, au cours de laquelle il cherche des réponses et des explications.En effet Moïse a voyagé, s'est cultivé, intéressé, mais en gardant à chaque fois comme repère les valeurs que lui a conférées son double héritage. Il est grâce à cela capable de confronter ses connaissances de diverses cultures pour en tirer le meilleur, et c'est la raison je pense pour laquelle D.ieu va le faire quitter Madian, faisant de lui son émissaire en Egypte. En effet il est dit : " L'Eternel dit à Moïse : Vois, je te fais Dieu pour Pharaon : et Aaron, ton frère, sera ton prophète. " (Exode 7 : 1-2)

La mission de Moïse découle donc je pense en 1er lieu de sa vie multiculturelle, de sa double, voire triple, identité.Moïse est ainsi à la fois « dedans » et « dehors ».

Ibn Ezra nous dit qu'il fallait que Moïse ait une âme noble, qu'il ait été élevé dans une cour royale, et non pas parmi un peuple d'esclaves, pour avoir conscience du sort réservé à ses frères, et pour avoir la force de se rebeller contre les coups portés à un des siens par un Égyptien. Il fallait aussi qu'il ait passé son enfance, son adolescence, une partie de sa jeunesse, loin de son milieu familial et loin de son peuple, pour arriver à s'imposer à lui. S'il avait grandi parmi les siens, si on l'avait vu grandir, il aurait eu plus de mal à obtenir respect et reconnaissance. Voilà pourquoi ce n'est qu'arrivé à l'âge d'homme qu'il revient parmi les siens.Malgré ses réticences, Moïse accepte la mission que Dieu lui confie. Soit par fidélité ethnique, soit car cette mission est une réponse aux questions qu'ils se posaient. Quand Moïse demande à Dieu comment les autres le croiront, je pense que c'est parce qu'il doute encore. Puis Moïse décide de faire confiance. Après avoir douté, il a besoin d'une réponse.Ses 40 premières années il était en Egypte, les 40 suivantes, il est en Madian. Avec le buisson ardent, débute un nouveau cycle, où il revient à ses origines et assume son destin. Il suit ceux qui l'ont précédé (Abraham). Il accepte de porter ce message car toutes ses questions ont dorénavant une réponse claire grâce à la révélation divine. Il suit l'Etre qui a su lui donner des réponses, Celui qui a su mettre fin à ses interrogations. Toujours dans une quête identitaire, il a trouvé sa voie.

Le rabbin Marc-Alain Ouaknin dit de Moïse qu'il est " celui qui se détourne ", et que " pour être appelé ", comme l'ont été Moïse ou Abraham, " il faut être capable de détours, de faire un pas de côté, être capable de questionner ce qui semble étonnant ".

Cette capacité de détours, Moïse la doit peut-être aux femmes qui l'ont entouré et accompagné dans sa quête identitaire, dans son cheminement vers Israël. J'ai trouvé ce point intéressant et plein de sens d'autant plus dans une communauté libérale comme la nôtre. Comme le souligne Charles Szlackmann ; « De façon générale, dans cette affaire, les femmes jouent un rôle capital, selon le Midrash. Elles s'insurgent contre la cruauté du destin et font preuve d'un optimisme à toute épreuve ».Elles participent à cultiver chez Moïse l'idée de lutte pour la justice et le bien en toute circonstance faisant de lui un rebelle, qui réagit contre toutes les injustices qu'elles que soient les victimes.

Sa sœur, Myriam pour avoir su plaider sa cause et placer sa mère comme nourrice au service de la fille de Pharaon, sa mère Jocabed pour l'avoir mis au monde et nourri, la fille de pharaon pour avoir inspiré son caractère rebelle et indépendant et sa femme Séphora qui l'accompagne et lui épargne le courroux de Dieu en circoncisant Gersom.


Le rôle joué par les femmes pour Moïse me touche tout particulièrement car il me renvoie directement à mon père, qui né dans une famille catholique pratiquante, a choisi dans sa vie deux femmes proches du judaïsme. Ma mère et ma belle-mère partagent en effet toutes deux des racines juives, or nous savons tous ici que c'est par la mère que se transmet le judaïsme.On me dit souvent que mon cheminement vers le judaïsme envers et contre tout est courageux. Mais en réalité il n'est que la continuité et la concrétisation du détour initié par mon père, je lui dois tout ça. Il est celui qui a rendu mon histoire comparable à celle de Moïse, en ajoutant à son héritage l'ouverture qu'il a cherché dans la diversité culturelle de ces femmes.


En comparant ainsi l'histoire de Moïse qui nous est racontée dans la parasha Shemoth avec ma propre vie et mon expérience, j'ai dégagé plusieurs points communs :

Tout comme Moïse, je suis né juif, et tout comme lui, j'ai été élevé dans une double culture ; juive laïque et chrétienne pratiquante pour ma part. Mais malgré cela, nous avons tous les deux gardé un sentiment d'appartenance au peuple hébreu, se manifestant chez moi par une curiosité certaine pour les traditions juives.Je suis moi aussi en train de questionner mon identité. Comme lui, je me suis intéressé aux différentes traditions juives et chrétiennes ainsi qu'aux mythologies grecques, latines et égyptiennes. Et comme lui, je fais aujourd'hui teshouva, je fais le choix profond du judaïsme.Moïse a libéré le peuple auquel je choisis de m'affilier. Il est celui qui reçoit la Torah, Torah qu'ont étudié des millénaires durant les générations successives des fils des Hébreux et maintenant moi. Nous sommes donc en un sens tous unis à Moïse par la transmission de son héritage.Par l'unité de cet héritage, nous nous affilions à Moïse et nous devons je pense tous garder comme lui une ouverture d'esprit et lutter contre l'intolérance.