Drasha Pinhas (07.07.18 - TS)

Pinhas - La notion de sacrifice


Pinhas, fils d'Eléazar et petit-fils d'Aaron, surprend un Hébreu en train de faire l'amour avec une princesse madianite sous une tente consacrée. Furieux Pinhas les transperce avec sa lance et les tue. Pourtant, Pinhas est remercié par Dieu car en les tuant, il a calmé sa colère contre les enfants d'Israël tombés dans la débauche, qui ne seront donc pas anéantis. En remerciement, Dieu lui accorde son alliance et le nomme prêtre ainsi que sa descendance. Puis Dieu demande à Moise de tuer tous les traîtres et les Madianites coupables d'avoir tenté de séduire les Hébreux pour les attirer vers leurs dieux.

A la suite de ces nombreux morts, Dieu demande à Moïse de compter les Hébreux et ordonne à Moïse que la terre promise soit partagée parmi ses hommes selon la taille de chaque tribu et que les lots de terres soient tirés au sort. Alors s'approchèrent les filles de Celofhad venues demander l'héritage de leur père. Moïse interrogea Dieu qui affirma que les filles pouvaient hériter de leur père s'il n'a pas de fils, et fixe les règles d'héritage dans une famille.

Ensuite, Dieu annonça à Moïse qu'il ne rentrerait pas dans la Terre Promise car il avait pêché avec son frère Aaron dans le désert en contrevenant à la parole de Dieu. Josué serait nommé successeur de Moïse pour guider les Hébreux à présent qu'aucun de ceux qui avaient fauté n'était plus en vie, ce que fit Moïse en présence du grand prêtre Eléazar devant toute la communauté réunie.

Enfin, Dieu demanda à Moïse d'ordonner aux Hébreux de faire de nombreuses offrandes ou sacrifices en son honneur. Ces offrandes sont déterminées de façon précise selon les jours et les mois de l'année, pour chaque fêtes et occasion spéciales : pain, agneaux, taureaux et bouc sont au nombre des offrandes exigées.


Je voudrai commenter plus particulièrement la notion de sacrifice que l'on retrouve sous différentes formes dans la parasha Pinhas et en particulier dans la dernière partie.

Dieu demande à Moïse d'ordonner aux Hébreux de faire de nombreuses offrandes ou sacrifices en son honneur. Ces offrandes sont déterminées de façon précise selon les jours et les mois de l'année, pour chaque fêtes et occasions spéciales : pain, agneaux, taureaux et boucs sont au nombre des offrandes exigées.

À première vue, ce passage peut sembler assez ennuyant et sans beaucoup de sens. Pourtant, lorsqu'on se penche un peu sur la notion de sacrifice, ou plutôt de l'offrande du point de vue du judaïsme, on peut voir des choses très profondes sur la spiritualité juive, et la notion de don.

Quand on évoque un sacrifice, on pense d'abord au fait de tuer un être humain ou un animal en l'honneur d'un dieu, que ce soit pour se faire pardonner une faute commise, pour obtenir une purification ou une reconnaissance suprême. Il existe cependant dans le judaïsme de nombreuses offrandes de céréales, de fruits ou de vin.

Ensuite, dans le langage commun, on parle de sacrifice comme de quelque chose qu'on perd sans rien obtenir en retour, et qui nous coûte. Ce n'est pas une notion positive.
Dans sa définition en français, le terme sacrifice vient du latin sacer facere : " rendre sacré ", c'est-à-dire consacrer quelque chose à Dieu. Cela veut dire qu'un sacrifice n'implique pas seulement la disparition physique mais aussi le fait de renoncer à quelque chose au sens spirituel.
Dans une perspective juive, en hébreu le sacrifice se dit korban, du verbe lehakriv : " rapprocher " ; c'est à dire se rapprocher du divin. On peut considérer que si le pêché éloigne l'homme de Dieu, la possibilité d'un sacrifice doit permettre de se rapprocher de Dieu par cette action considérée donc comme bonne. Pour certains comme Yehuda Ha Levi, il s'agit même d'être prêt à s'offrir entièrement à Dieu. On le fait symboliquement en donnant par exemple la vie d'un animal par procuration comme on le voit avec le " bouc émissaire " de Kippour, car dans le judaïsme on ne donne pas les êtres humains en offrande. La fin des sacrifices humains est même fondatrice du judaïsme, et elle est symbolisée par l'épisode du presque sacrifice d'Isaac, remplacé par un bélier sur ordre de Dieu. Pourtant pour le bouc de Kippour, les vies animales offertes sur l'autel ne sont pas perdues, car la quasi-totalité des sacrifices au temple étaient mangés.



Si le sacrifice humain a disparu chez les juifs, comment qualifier l'acte commis par Pinhas qui transperce avec sa lance le couple mixte entre un Hébreu et une Madianite et les tue ? S'agit-il d'une vengeance comme le pensent certains commentateurs ? Non seulement Pinhas se fait justice mais en plus et surtout il enfreint le commandement divin : " Tu ne tueras point " ? Comment peut-on prétendre que Dieu ait besoin d'un simple homme pour le venger ? Si ce n'est pas un meurtre, alors de quoi s'agit-il ?
Il est ainsi dit je cite : il " les perça tous deux, l'Israélite ainsi que cette femme, qu'il frappa au flanc ; et le fléau cessa de sévir parmi les enfants d'Israël ". En les tuant, il est dit que Pinhas calme la colère de Dieu contre les enfants d'Israël tombés dans la débauche et attirés à nouveau vers l'idolâtrie, ce qui est interdit par le deuxième commandement : " Tu n'auras pas d'autre dieux que moi ". Ainsi en sacrifiant le couple, Pinhas ramena la paix parmi les Hébreux qui ne seront dès lors pas anéantis, ce qui peut paraître étonnant à première vue. On pourrait parler alors d'un bouc émissaire qui par son sacrifice prend sur lui les fautes commises. Son sacrifice doit ramener l'ordre dans la tribu et calmer la fureur de Dieu.



Cependant en dehors de cet épisode étonnant de Pinhas, les sacrifices rituels dans la Torah sont en fait le plus souvent des offrandes. Il s'agit en fait d'un travail symbolique de purification de soi, qui est également une preuve de respect envers Dieu. Par l'offrande, nous avons parfois l'espoir que Dieu nous pardonne (on dit en hébreu korban hattah), qu'Il nous donne ses bienfaits (korban shlemaim), mais aussi tout simplement il s'agit d'un remerciement comme le korban todah, l'offrande de gratitude.

Pour ma part, je pense que parfois, l'offrande n'attend rien en échange si ce n'est l'espérance d'un jour meilleur. L'offrande est dans ce cas un don de soi, qui passe par le don d'animaux, de mets ou d'objets. On se rapproche de la notion de faire une bonne action. En effet, si le don est libre entre les hommes, dans le judaïsme les sacrifices sont des mitsvoth, c'est-à-dire des commandements obligatoires. Certaines choses sont ainsi obligatoires, peut-être parce que sinon on ne les ferait pas ?
En même temps, en offrant tout ou partie de son repas, pourquoi accepte-t-on de se priver pour Dieu de choses dont on pourrait profiter soi-même ? Pourquoi est-ce que l'on ferait des offrandes gratuites sans en attendre quoi que ce soit en retour ? Je pense personnellement qu'il s'agit du plaisir de donner, d'une forme de générosité assez pure. Bien sûr beaucoup de personnes font également des vœux dont elles espèrent en retour quelque chose, ce qui est également compréhensible.



Enfin, je constate que dans le judaïsme, la pratique des sacrifices comme beaucoup de pratiques religieuses suit des rites très précis.
Pour certains, la forme est plus importante que le fond : est-ce vraiment important de respecter toutes les règles si on n'a pas cherché à comprendre les raisons pour lesquelles nous faisons les choses ?
Pour revenir à la parasha, ne peut-on pas croire en Dieu et être quelqu'un de bien sans pour autant faire d'offrande ou faire des actes extrêmes comme l'a fait Pinhas ? Si korban signifie sacrifice, le danger c'est quand le désir de se rapprocher de Dieu devient tel que cela va contre l'éthique humaine et devient morbide (comme le sacrifice des enfants dans certaines civilisations anciennes, ou l'exemple des kamikazes japonais ou des attentats suicide).
Le danger est aussi de se réfugier dans les offrandes jusqu'à en oublier Dieu. L'offrande devient alors une fin en soi et non un moyen de prouver par un acte généreux son amour pour Dieu. Les rites n'ont alors plus rien de généreux et au contraire éloignent l'homme de l'essence de la religion juive et donc de Dieu et de la communauté. Lorsque le rite se suffit à lui-même, il y a le risque d'un enfermement vicieux aboutissant à l'inverse du but recherché et poussant à l'intolérance.


Je dirais pour conclure, qu'une offrande est semblable à l'opposition que l'on fait souvent entre une parole d'amour et une preuve d'amour. On peut toujours mentir mais comme le disait Simone Veil « L'amour ne se crie pas, il se prouve ». Alors pour savoir si une personne est véritablement sincère, mieux vaut observer ce qu'elle fait plutôt que trop l'écouter. Et c'est peut-être ça l'importance du korban, de l'offrande comme geste concret ?
Le respect de Dieu comme le respect de sa famille et de ses amis passe par l'action de donner sans attente réelle en retour, c'est-à-dire la générosité, et ce qui est beau, c'est la réciprocité de cela quand les autres font pareil à leur tour. L'offrande, est alors un peu le sacrifice de soi, peut-être la définition même d'une preuve d'amour, du don de soi. Ne dit-on pas qu'on offre son cœur ?

J'espère aujourd'hui avoir mis tout mon cœur à l'ouvrage et continuer à progresser dans ma compréhension du monde. Ma présence sur cette tevah témoigne de mon souhait de respecter les traditions sans m'enfermer dans les dangers que j'ai exposés qui m'auraient certainement interdit de faire tout cela en tant que fille.