Drasha Miqets (08.12.18 - SD)

Miqets - Le rêve de Pharaon, les vaches, Buber, et le rapport à l'autre


Bonjour à tous, shabbath shalom,


Ma parasha, Miqets, parle de rêves, de fraternité, de confiance et de reconnaissance. Dans ce récit, Joseph, fils de Jacob va révéler à Pharaon ce que prédisent ses rêves. Il va ensuite être nommé dirigeant d'Égypte.


Lors de la lecture de ma parasha, j'ai été marquée par le rêve de Pharaon où sept vaches chétives mangent sept vaches grasses et belles. Au début, j'ai trouvé ce rêve étrange, mais j'y ai beaucoup pensé et je me suis demandé pourquoi le fait de voir des vaches se manger entre elles nous perturbait, alors que d'imaginer un lion mangeant une gazelle, ou un humain mangeant une vache, nous semblaient normal.
Qu'est-ce qui est étonnant dans ce passage ? En y réfléchissant, je me suis rendu compte que c'est le fait de voir une même espèce se manger entre elle.
Et à une époque où on est nombreux à s'interroger sur le végétarisme et sur le fait de manger de la viande, je me suis demandé pourquoi certaines catégories d'êtres vivants peuvent manger d'autres êtres vivants, alors que les membres d'une même catégorie ne peuvent pas se manger entre eux.
Je vais donc vous parler du rapport que nous, êtres humains, avons aux autres êtres vivants.


Voyons d'abord le rapport que nous avons avec les animaux.
Dans Bereshith au verset 28 du chapitre 1, Dieu dit à l'Homme « Remplissez la terre et soumettez-la ! Commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, à tous les animaux qui se meuvent sur la terre ! »
La Torah montre dès le départ une forme de rapport de domination entre l'homme et l'animal, comme on le voit à nouveau au verset 19 du chapitre 2 lorsque Dieu demande à l'Homme de nommer les animaux : « L'homme imposa des noms à tous les animaux qui paissent, aux oiseaux du ciel, à toutes les bêtes sauvages. » Ce rapport de force est aussi souligné dans la parasha Noah au chapitre 9 verset 1 à 3, notamment en devenant, après le déluge, un rapport de consommation : « que votre ascendant et votre terreur soient sur tous les animaux de la terre et sur tous les oiseaux du ciel ; tous les êtres dont fourmille le sol, tous les poissons de la mer, est livré en vos mains. Tout ce qui se meut, tous ce qui vit, servira à votre nourriture ; de même que les végétaux, je vous livre tous. »
Dans cet extrait, un autre genre de rapports à la nature est introduit, un rapport charnel : l'autorisation de se nourrir des animaux nous est donnée.
La Torah nous prescrit un rapport de consommation avec les animaux et exclusivement un rapport de consommation alimentaire. Inversement, les hommes n'ont pas le droit de commettre l'anthropophagie, mais ont un commandement de procréation entre eux, le premier commandement de la Torah, qui ouvre les versets cités précédemment, lorsque Dieu dit à Adam et Eve : « Croissez et multipliez-vous ! ».


On voit donc que le rapport de consommation, quand on crée de la mort pour nous maintenir en vie, ne peut se faire qu'entre espèces différentes, alors que le rapport de procréation, quand on fusionne pour créer de la vie, ne peut se faire qu'au sein d'une même espèce.
En effet, le judaïsme insiste sur le fait de distinguer entre les espèces. Par exemple, il est strictement interdit de créer des espèces animales hybrides, de faire tirer une charrue par deux animaux différents, et même de mélanger la laine et le lin, interdiction connue sous le nom de shatnez.


Ces interdictions et séparations peuvent être expliquées pour plusieurs raisons, aussi bien éthiques que symboliques. On se souvient par exemple que le monde a été créé à travers une série de séparations, comme entre la nuit et le jour, ou la terre et la mer.


Le rapport à l'autre demande qui soit un rapport vivant nous demande donc de ne pas être dans une relation de consommation.


C'est ce dont parle Martin Buber dans son livre Je et Tu. Pour ce philosophe allemand, le rapport à l'objet s'exprime sur la mode du « ça », alors que le rapport de relation utilise « tu ».
C'est pourquoi lorsque nous voulons traiter un autre être vivant comme objet de consommation, il faut que ce soit d'une espèce différente. Car le rapport de consommation passe parfois par la mort de l'autre, comme quand on mange de la viande. C'est pourquoi une certaine éthique est exigée envers les êtres avec lesquels nous avons un rapport de consommation, comme les animaux, ce qui justifie la kasherouth. Et même, cela n'a pas toujours été le cas dans la Torah, puisqu'au début Adam et Eve se nourrissent de végétaux. C'est pourquoi certains, comme le rabbin Abraham Isaac Kook, disent qu'à l'ère messianique, les hommes, redeviendront, comme au temps du gan Eden, végétariens.


A l'inverse, lorsque nous voulons procréer, nous avons l'obligation de le faire avec une autre personne, utilisant le sujet « tu », c'est-à-dire en étant en relation.
Pourtant les hommes parfois se traitent en objets les uns les autres.
Ainsi, Joseph, au début de notre parasha, est un esclave ; ce qui veut dire en quelque sorte qu'il était considéré comme un objet, la propriété de son maître. Mais lorsqu'il était capable d'aider Pharaon, il est redevenu un « tu » aux yeux de la société et de ses interlocuteurs.
L'histoire a malheureusement montré d'autres exemples où des êtres humains ont voulu faire d'autres des objets, les déshumaniser. C'est ce qui s'est passé avec le régime nazi en Allemagne, et qui a conduit à la Shoah.
Mais c'est aussi pourquoi à la fin de la seconde guerre mondiale, après 1945, un courant philosophique est né avec des auteurs comme Buber et Levinas, dont le but était de rétablir l'importance du rapport humain, l'importance de la relation.


Étant une jeune fille juive dans une école catholique qui a eu des problèmes d'antisémitisme, j'en suis venue à la conclusion qu'un « tu » peut devenir un « ça » rapidement, quand on est différent.


Je voudrais conclure en nous invitant tous, à regarder la manière dont on regarde les autres : les traite-t-on comme des objets, en se demandant ce qu'on pourra obtenir d'eux, ou les traite-t-on comme un véritable interlocuteur, qui peut avoir beaucoup à nous apprendre ?


Puissions-nous dans nos relations regarder chacun en se souvenant qu'on est tous fait à l'image de Dieu, et honorer cette image en chacun de nous.