Drasha Mattoth Massé (14.07.18 - MMM)

Mattoth-Massé - Vengeance ou Justice



Bonjour à tous,


Nous lisons ce shabbath la double parasha Mattoth-Massé (littéralement : « Tribus – Voyages »), qui termine le livre des Nombres, le 4e livre de la Torah.
Cette double parasha aborde de nombreux sujets.
Dans Mattoth : les règles concernant les vœux à l'Éternel; la guerre contre les Madianites et la victoire des Hébreux; enfin, la demande de trois tribus de s'installer sur des territoires à l'extérieur de la terre de Canaan.
Dans Massé : le rappel de l'itinéraire des enfants d'Israël depuis la sortie d'Égypte, l'établissement des frontières de la terre de Canaan donnée par l'Éternel aux Hébreux, l'institution des villes refuges, et enfin des règles concernant l'héritage des filles.


En lisant ce texte, j'ai été surprise de constater que la vengeance semble être autorisée par la Torah, aussi bien en ce qui concerne la justice de Dieu qu'en ce qui concerne la justice des hommes, puisque dans Mattoth Dieu appelle à la vengeance envers les Madianites et que dans Massé les villes refuges sont instituées pour permettre au meurtrier par inadvertance d'échapper au vengeur de sang.
La vengeance serait donc non seulement acceptée par la Torah, mais aussi érigée en loi…
Pourtant, il est écrit dans de nombreux endroits que l'on ne doit pas tuer, se venger ni avoir de la rancune…
Par ailleurs, la Torah met en place un système de justice, très organisée.

Alors comment comprendre qu'en parallèle de l'institution de la justice on puisse accepter la possibilité de la vengeance?


Commençons par la justice divine.
Dans Mattoth, il est dit, je cite : " L'Éternel parla à Moïse : « Exerce sur les Madianites la vengeance due aux enfants d'Israël. »"
Ceci n'est qu'un exemple. Il y en a beaucoup d'autres dans la Torah.
Certaines prières commencent d'ailleurs par Kel mekamoth Adonaï ou Kel mekamoth ofia (ce dieu de vengeance).
Mais Dieu n'est-il pas Dieu de justice et de miséricorde comme l'indiquent notamment les treize attributs, et de nombreux autres exemples dans la Torah?


Dieu est unique, tout puissant et omniscient, il ne fait pas de sentiments. Il est l'unique maître du monde et dévoile ainsi sa volonté, son pouvoir régalien.
Il y a un règlement, une loi intangible.
Et donc en cas de non-respect, tu es puni, voire tu disparais.


Nous pouvons en déduire qu'il y a deux visages de la justice divine.
L'une qui est punition dans le but d'une réparation, d'une amélioration, pour que la punition serve à agir dorénavant autrement.
L'autre qui est une punition d'une faute pour laquelle l'Éternel sait que les fautifs n'agiront jamais autrement, que malgré plusieurs nouvelles chances leur comportement ne changera pas, et que donc ils représentent un danger pour les autres. Que ce danger est si grand qu'il doit être définitivement écarté, comme c'est le cas pour Sodome et Gomorrhe, ou ici avec la guerre contre les Madianites, qui avaient précédemment incité les Hébreux à la débauche et à l'idolâtrie.
Mais il y a toujours possibilité du repentir, de la teshouva, comme le montre par exemple le Livre de Jonas, dans lequel les habitants de Ninive sont sauvés car ils savent changer radicalement de comportement.
S'ils ne l'avaient pas fait, peut-être auraient-ils été anéantis. Mais ils ont su agir autrement, et bénéficier ainsi de la justice et de la miséricorde divine.


Venons-en maintenant à la justice des hommes.
Comment comprendre que dans Massé on nous parle du vengeur de sang, sous-entendant donc que la vengeance est admise, qu'elle est un droit mais aussi un devoir?
Certains commentateurs considèrent que ce devoir de vengeance correspond à un temps historique. Le dictionnaire encyclopédique de la Bible d'Alexandre Westphal indique qu'à l'époque antique, la vengeance est, je cite : « un devoir, incombant à l'ensemble de ceux qui appartenaient à une même famille, à un même clan; l'atteinte portée à la vie d'un des membres du clan touchait l'intégrité et l'honneur de la collectivité tout entière. »
Dans la Torah on lit par exemple dans la Genèse, je cite : « Si quelqu'un verse le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé » . Ou encore dans la loi du talion : « vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent » .
D'après Alexandre Westphal, cette loi était, je cite : « la seule garantie qu'on possédait pour sauvegarder le caractère sacré de la vie humaine et pour protéger son intégrité, à une époque où il n'existait encore aucune autorité régulièrement établie et capable de donner force à la loi ».
Par rapport aux autres cultures antiques, qui reconnaissent un droit de vengeance à toute une famille ou tribu, la loi hébraïque limite ce droit au plus proche parent de la victime seulement.
On voit donc bien ici que tout cela s'inscrit dans une évolution historique, vers une limitation progressive de la possibilité de la vengeance.
Et, comme je l'ai dit précédemment, les villes refuges sont instituées pour permettre à celui qui aurait commis un meurtre par inadvertance d'échapper au vengeur de sang. C'est donc ici encore une limitation de la possibilité de la vengeance. La limiter, afin progressivement d'assurer la primauté de la justice.
Le droit hébraïque va d'ailleurs évoluer vers des peines qui sont réparation.


Le rabbin Marc-Alain Ouaknin dit que la violence fait partie du texte biblique, de la fiction, pour qu'elle ne fasse pas partie de la réalité.
C'est peut-être la même chose pour la vengeance.
Peut-être que la vengeance fait partie du texte pour nous heurter, nous questionner, nous permettre de prendre de la distance et savoir faire le choix de la justice, et précisément pas celui de la vengeance.



Shabbath shalom