Drasha Haazinou (22.09.18 - RS)

Haazinou, une injustice ?


Bonjour à tous,

Faire une drasha, c'est essayer de dire quelque chose de nouveau sur une parasha. Drasha vient d'une racine hébraïque qui signifie " enquêter, rechercher "... parce que dans un commentaire, on est toujours à la recherche de quelque chose d'inédit, de nouveau, de hadash....
Mais quand on dit quelque chose de nouveau, surtout en public, on se demande toujours si on se trompe, si on est assez légitime, si on a le droit en tant qu'enfant d'ajouter un commentaire à des commentaires qui datent de plusieurs générations depuis des milliers d'années.
J'ai regardé plusieurs commentaires de Haazinou sur Internet. Aucun n'a soulevé le problème que j'ai trouvé dans ce texte. Celui d'une punition qui paraît injuste envers Moïse, c'est-à-dire la manière très brutale dont Dieu demande à Moïse de mourir et qui pose le problème général de l'injustice dans la Bible. C'est ce que je vais essayer de vous montrer aujourd'hui.


La parasha Haazinou est divisée en deux parties. La première va du verset 1 au verset 47. La deuxième est très courte et va du verset 48 au verset 51. Les deux parties sont de taille très différente. 47 versets d'un côté, 3 de l'autre pour expédier le sort de Moïse.
La première partie est un discours sous forme poétique de Moïse aux Hébreux au nom de Dieu. Il raconte ce que Dieu a fait pour eux : verset 11 : « Ainsi l'aigle veille sur son nid, plane sur ses jeunes aiglons, déploie ses ailes pour les recueillir. » Mais très vite, le discours de Dieu transmis par Moïse devient colérique et menaçant. Verset 22 : « Oui un feu s'est allumé dans ma colère, dévorant jusqu'aux profondeurs de l'abîme. » Dieu continue même plus loin, encore plus brutalement : « Dévoré par la fièvre et des pertes meurtrières, j'exciterai contre eux (les Hébreux) la dent des carnassiers. »
Tout ce passage fait alterner des promesses et des menaces si le peuple hébreu ne respecte pas les mitsvoth.

On peut se demander si c'est une bonne manière de les encourager…..

La fin de la parasha m'étonne encore davantage. Parce que Dieu reproche à Moïse et à Aaron la manière dont ils ont parlé aux Hébreux à l'occasion de l'épisode des « eaux de Meriba ». À cet endroit nommé Meriba dans le désert, Moïse et à Aaron vont désobéir à Dieu quand celui-ci fournit miraculeusement de l'eau aux Hébreux… Ils frappent le rocher au lieu de lui parler contrairement à ce que Dieu le leur avait demandé.
Dans Haazinou, Dieu dit à Moïse au verset 50 : « Meurs sur la montagne où tu vas monter »… « Parce que vous avez été fautifs envers moi au milieu des enfants d'Israël à l'occasion des eaux de Meriba ».

J'ai l'impression que Dieu se comporte alors avec les Hébreux dans Haazinou comme il a interdit à Moïse et Aaron de s'être comportés dans ce passage dans le désert. Cela ressemble aux parents qui frappent leurs enfants pour leur interdire de frapper.


Il me semble que comprendre vraiment cette parasha, c'est poser la question de cette contradiction, même si je n'aurai pas d'explication à fournir.
En fait, en tant que juif, il me semble que je dois poser la question de ce que je ne comprends pas dans un texte. Un peu comme à propos des ornithorynques.

Comme il faut toujours citer un texte pour justifier un commentaire, je vais m'appuyer sur le Livre de Job, dans lequel un personnage ne comprend pas ce que Dieu lui demande.
Dans ce livre, Dieu et Satan font un pari sur ce que fera Job s'il perd toutes ses richesses. Satan parie que Job ne croira plus en Dieu et Dieu parie l'inverse. Job ignore ce pari sur son destin et donc, lui aussi ne comprend pas la logique de ce qui lui arrive comme je m'attendrais à ce que Moïse le dise dans la parasha Haazinou.
Par contre, les amis de Job trouvent des explications et sont prêts à trouver toutes sortes de justifications aux malheurs qui lui arrivent et culpabilisent Job. Et donc, Job interroge Dieu, comme je le fais aujourd'hui devant vous, par rapport au texte de Haazinou, il ne comprend pas la logique de Dieu.
Dans le livre de Job - chapitre 10 verset 2 -, Job dit: « Ne me traite pas en criminel, fais-moi connaître tes griefs contre moi » ou plus loin, dans le verset 7 : « Tu sais pourtant que je ne suis pas coupable. »
À la fin du texte, Job est récompensé alors même qu'il affirme et répète à Dieu - chapitre 42 verset 3 : « Oui, je me suis exprimé sur ce que je ne comprenais pas », alors que les amis de Job, Eliphaz, Bildad et Cofar, sont sanctionnés par Dieu parce que leurs justifications du drame étaient fausses et n'expliquaient rien.

Je crois comme Job, que questionner les choses incompréhensibles ou révoltantes, est l'un des messages du judaïsme que j'ai envie de suivre. Il me semble qu'en acceptant de dire qu'on ne comprend pas, on a justement une chance de comprendre vraiment plus profondément un texte.