Drasha Bereshith (06.10.18 - LLR)

Bereshith - Pourquoi Dieu crée-t-il l'arbre de la connaissance du bien et du mal s'il ne veut pas que l'être humain y goûte ?


Bonjour à tous,


Lors de ce shabbath nous reprenons le cycle annuel de la lecture de la Torah qui débute par la parasha Bereshith ("Au commencement" en français)
Au commencement, Dieu créa le monde, cela se fit en six jours. Le septième jour, Dieu acheva sa création. Il bénit ce jour.
Dieu créa le "Jardin d’Éden", et il y plaça l'homme, "Adam". Dieu interdit à Adam de manger le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal qui était placé au milieu du jardin. Dieu créa ensuite une compagne à Adam, qu'il nomma 'Eve'. Le serpent incita Adam et Eve à manger le fruit défendu en leur disant qu'ils seraient comme Dieu. Ils cédèrent à la tentation. Dieu les punit et les bannit du jardin d’Éden.

À la lecture de cette parasha, (qui comprend beaucoup d'autres points), je me suis posé de nombreuses questions. Et c'était difficile pour moi de choisir mais je me suis arrêté surtout sur la question suivante: Pourquoi Dieu crée-t-il l'arbre de la connaissance du bien et du mal s'il ne veut pas que l'être humain y goûte ?

Cette question m'a amené à considérer deux possibilités : soit Dieu ne veut pas que l'homme mange du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, soit Dieu veut que l'homme y goûte.
- Mais si Dieu ne voulait pas que l'homme y touche, peut-être n'aurait-il pas mis l'arbre en plein milieu du jardin, peut-être l'aurait-il caché dans un endroit où l'homme n'y aurait pas eu accès.
- Si Dieu pensait que l'homme allait y toucher, alors pourquoi lui interdire?

Voici quelques idées que j'ai eues:
- Dieu veut voir si l'homme va céder à la tentation, il veut le mettre à l'épreuve (éveiller sa curiosité) en mettant l'arbre au milieu du jardin.
- Une autre idée serait, peut-être, que Dieu veut que l'homme acquiert la connaissance du bien et du mal mais pas tout de suite.
- Il se peut aussi que Dieu veuille pouvoir observer l'homme avant qu'il ait goûté au fruit défendu et après sa transgression.

Revenons à notre question du début, si Dieu avait l'intention que l'homme mange du fruit défendu alors pourquoi créer cet interdit, et pourquoi punir Adam et Eve d'y avoir goûté?
Reprenons le texte. Je cite : " L'Éternel-Dieu donna un ordre à l'homme, en disant: " Tous les arbres du jardin, tu peux t'en nourrir; mais l'arbre de la science du bien et du mal, tu n'en mangeras point: car du jour où tu en mangeras, tu dois mourir ! " (Genèse 2 : 16-17).
Il semble y avoir ici une contradiction, tant concernant l'interdit que la punition, car comment Adam et Eve peuvent-ils avoir conscience de la punition dont Dieu les menace, être amenés à mourir s'ils mangent du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, alors que sans doute ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifie mourir?
Sans connaissance du bien et du mal, comment Adam et Eve peuvent-ils savoir que c'est mal de désobéir, et que le bien est de faire ce qui est dit à la lettre? Ont-ils la capacité de faire des choix?


Adam et Eve sont-ils vraiment sans aucune connaissance? Ou plutôt, n'y aurait-il pas des formes différentes de connaissance(s)?
D'après les commentateurs Josy Eisenberg et Armand Abécassis, il y aurait, je cite : " Deux types de connaissance. La première serait purement philosophique ; la seconde se situerait au niveau de l'expérience. En d'autres termes: Adam possédait un type de connaissance, sinon il ne pourrait ni désobéir ni pécher. Mais ce qui lui est interdit, c'est l'accès à un autre type de connaissance."
Quelle est cet "autre type de connaissance" ?
D'après Josy Eisenberg. et Armand Abécassis, l'arbre représente la fusion, la confusion, entre le bien et le mal, quelque chose de difficile à discerner.
Je cite : " Au niveau d'Adam, l'alternative semble se poser dans les termes suivants: soit vivre dans un monde où l'effort de séparation entre le Bien et le Mal n'existe pas - le jardin -, soit expérimenter une vie où tout est confondu (...).
Il s'agit là d'un choix, mais aussi d'une tentation. (...). Vivre c'est affronter le mélange du bien et du mal. "


Dieu veut peut-être que l'homme acquiert la connaissance du bien et du mal mais pas tout de suite.
Il me semble que dans un premier temps la connaissance du bien et du mal est interdite à l'homme afin qu'il connaisse une première période insouciante. Afin de se constituer une première base, qui lui permettra plus tard d'affronter un monde où le bien et le mal existent, et doivent être distingués, un monde beaucoup plus complexe.
Cela m'amène à l'idée que Dieu veut pouvoir observer l'homme avant et après qu'il ait goûté au fruit défendu. Cette hypothèse implique que Dieu ait créé l'homme avec le libre-arbitre et la liberté de choix. Comment Adam et Eve vont-ils user de leur liberté: doit-on considérer que la liberté signifie pouvoir tout faire ou au contraire doit-on être capable d'intégrer que la liberté requiert la nécessité de limites?
Revenons sur ce qui distingue l'avant et l'après de la transgression.
Avant qu'ils aient mangé le fruit de l'arbre, Adam et Eve sont comme Dieu en ce qu'ils sont immortels et différents de Dieu en ce qu'ils ne savent pas distinguer le bien du mal.
Après avoir mangé du fruit défendu, Adam et Eve ont la connaissance du bien et du mal, donc deviennent « conscients » comme Dieu, mais contrairement à Dieu, ils sont devenus mortels.
Avant et après, Adam et Eve sont comme Dieu. Mais, avant comme après, une limitation vient toujours leur signifier qu'ils ne sont pas Dieu, qu'ils ne sont pas infinis. Leurs désirs sont infinis, mais leur possibilité de les satisfaire ne l'est pas.
(C'est, selon Josy Eisenberg et Armand Abécassis, l'objet de cet interdit posé par Dieu : celui d'une limitation de notre liberté et de notre toute-puissance.)


Revenons à notre première question : pourquoi y a-t-il un objet placé au milieu du jardin auquel il ne faut pas toucher ?
La curiosité qui est le propre de l'homme est d'autant plus présente et forte chez l'enfant. Dans le cas d'Adam et Ève (qui sont comme des enfants avant la transgression), la curiosité se transforme en tentation de braver un interdit. C'est cette curiosité qui fait que l'enfant apprend et évolue.

La curiosité fait qu'on avance, de deux manières:
- La première, celle qui semble la plus facile, est l'expérimentation qui fait qu'on est directement confronté à la vie, qui n'est pas toujours simple.
- La deuxième manière d'apprendre, qui demande souvent plus d'efforts au début, est de respecter les limites données, les règles, les contraintes, permet petit à petit d'arriver à des choses intéressantes et gratifiantes.

Je pourrais illustrer cela en prenant un exemple d'une discipline qui m'est chère : le violoncelle. La première manière d'apprendre, celle par expérimentation, reviendrait à faire des sons en tapant sur les cordes avec l'archet. En effet, cela fera des sons. Mais sans doute pas très harmonieux, pas très mélodieux. Si l'on veut arriver à jouer de la musique, il est nécessaire d'apprendre les règles de solfège, comment positionner l'archer et les doigts. Il est nécessaire de travailler son instrument régulièrement, s'exercer encore et encore, afin d'arriver à de la musique. C'est seulement après ce long apprentissage exigeant, que finalement, peu à peu, on arrive à s'affranchir de ces règles pour atteindre une liberté d'interprétation; du plaisir à jouer.
C'est grâce à la curiosité que nous avançons. Mais aussi grâce aux règles et aux lois, qui nous donnent un cadre. Ces règles nous disent que nous ne pouvons pas tout faire. Pas seulement parce que ce serait mal, mais aussi parce que ce ne serait pas dans notre intérêt. Elles semblent limiter notre liberté au début, mais au contraire, petit à petit, elles nous permettent de la déployer, et de nous épanouir. Les règles nous permettent de nous positionner, de faire des choix, et d'atteindre une certaine liberté.


Shabbath shalom