Drasha Behar-Behouqotaï (12.05.18 - EMA)

Behar Behouqotaï - Le Hessed


Behar et Behouqotaï sont les deux dernières parashioth du Lévitique. Ces parashioth nous annoncent le mode de vie qu'on devra avoir dans la terre promise.

Dans la parasha Behar, Dieu nous ordonne de nous comporter par rapport à la terre (avec la shmita et le jubilé), et par rapport aux hommes, (avec des règles concernant le prêt, le travail, l'esclavage), selon des lois qui prescrivent systématiquement l'éthique dans les rapports humains.

Dans la parasha Behouqotaï, un passage ressemble au texte du shema que l'on récite tous les jours. Dieu demande au peuple de respecter ses lois, et promet alors la fertilité et la sécurité. Mais il menace le peuple des pires plaies s'il ne les respectait pas.

Dieu termine en laissant « une porte de sortie » si le peuple se repent. Cette description du cycle de l'erreur, de la punition et de la possibilité de teshouva annonce le ton des cycles prophétiques du Tanakh. On est donc là dans une parasha très solennelle, au moment où se clôt le Lévitique.


Or dans cette parasha, un verset m'a interpellé :

« Si ton frère vient à déchoir, si tu vois chanceler sa fortune, soutiens-le, fût-il étranger et nouveau venu, et qu'il vive avec toi. N'accepte de sa part ni intérêt ni profit, mais crains ton Dieu et que ton frère vive avec toi. »

Le thème de l'éthique, et de la solidarité dans les rapports humains, revient très souvent dans cette parasha. Et au fond, pourquoi mettre tant l'accent dessus ?
Pourquoi est-il si important d'être généreux et solidaire?


La première expression de la générosité et de la solidarité s'exprime dans le principe d'hospitalité, et dans le devoir d'accueillir les gens dans le besoin.
On retrouve ce principe dans les Pirké Avoth, puisque rabbi Yossé nous rappelle : « Que ta maison soit largement ouverte et que les indigents fassent partie de ta maison. »

Ce n'est pas rien ce que l'on nous demande ici.

Le principe d'hospitalité, incarné par la figure d'Avraham, est central dans le judaïsme.
On l'évoque tous les jours dans la prière du matin, à travers un extrait du traité shabbath du Talmud, qui nous dit que parmi les choses les plus importantes pour la vie d'un être humain, se trouvent « le respect du père et de la mère, les actes de bonté (gemilouth hassadim), la visite aux malades, l'accueil des invités, et l'amour de la paix entre les hommes ».

Aujourd'hui, dans nos sociétés, peu de gens accueilleraient des pauvres chez eux, et il est moins fréquent d'accueillir des voyageurs ou des invités qu'on l'a fait pendant des siècles.
Or la question de l'accueil se pose avec une acuité particulière aujourd'hui avec la question des migrants.

Heureusement, la Cour Suprême israélienne s'est élevée au niveau de ces versets. Elle a récemment interdit au gouvernement d'expulser les migrants africains installés en Israël.

Je souhaite que mon pays, la France, où se discute actuellement une loi sur l'accueil des migrants soit capable de faire de même, car les versets de la Bible que je viens de citer font également partie des valeurs de la République.


Mais pour moi il y a dans ces valeurs quelque chose de profondément juif.


Être juif, c'est entre autres, ne pas oublier la parole de Dieu, qu'on retrouve dans l'Exode comme dans le Deutéronome, et qui nous rappelle notre devoir de hessed, de bonté, vis à vis de l'étranger.

Pourquoi ? Tout simplement parce qu'on l'a été nous-mêmes.

L'Exode nous dit:
« Tu ne maltraiteras pas l'Étranger. Vous connaissez, vous, le cœur de l'étranger, vous qui avez été étrangers dans le pays d'Égypte » .
Et dans le Deutéronome, on trouve :
« Vous aimerez l'étranger, vous qui fûtes étrangers dans le pays d'Égypte ».

En ces temps où l'accueil des migrants fait l'objet de tant de polémiques, ces phrases prennent une résonance toute particulière.


Comme nous le montre ces versets, le devoir de hessed dans le judaïsme est d'abord profondément universaliste.

Dans le premier verset que j' ai cité, il est bien écrit : « fût-il étranger et nouveau venu ».

La Torah nous rappelle donc que ton frère, c'est l'Autre, c'est ton frère humain, celui qui est dans la difficulté et notre responsabilité vis-à-vis de l'autre est grande. Elle va au-delà du simple principe d'hospitalité.

Elie Munk, ce grand commentateur de la Torah, l'interprète, à l'aide d'un commentaire de rabbi Akiva. Il dit:
« Ton frère (humain) vivra avec toi c'est-à-dire qu'il vivra grâce à toi. Tu es responsable de sa vie. »

Le hessed, la générosité, qui est une responsabilité et donc un devoir vis-à-vis d'autrui, est un principe essentiel dans le judaïsme.
Et pourquoi ?
Tout simplement parce que, selon les Pirké Avoth, c'est ce qui tient le monde.
Rabbi Shimon disait: « Le monde repose sur trois piliers :
• L'étude de la Torah
• Le service de Dieu
• Les actes de bienveillance (gemilouth hassadim). »
Selon rabbin Shimon, il est donc aussi important d'agir avec bienveillance dans la vie de tous les jours que d'être pratiquant et érudit.

Or ceci tend à être oublié trop souvent, notamment lorsque des personnes - dans le judaïsme comme dans toutes les religions, se focalisent sur les deux premiers piliers et finissent par oublier le troisième : la bonté…
On arrive alors à des situations comme celle où, Yona Metzger, l'ancien Grand Rabbin d'Israël, rentre en prison parce qu'il a fait passer sur son compte personnel l'argent qu'il avait récolté pour la Tsédaka. Et aussi des scandales de la casherouth, des scandales éthiques liés au mikvé ou des scandales financiers.

C'est pourquoi il est si important, comme me l'expliquait mon grand-père en citant Manitou, un des maîtres du judaïsme algérien pour la génération de l'après-guerre :
« Il ne faut pas que la casherouth cache la route ».

Ce qui veut dire que l'obsession du détail ne doit pas faire oublier que la Torah est d'abord un message de justice et de bienveillance entre les hommes.

C'est aussi ce que soulignait rabbi Horvilleur dans un livre récent, où elle affirme que dans le judaïsme, la foi n'est pas le centre de « l'attachement » à Dieu et que ce qui compte ce sont les actes de hessed.

Or on le voit dans cette parasha, le hessed est quelque chose de très concret. Ce ne sont pas que des bons sentiments. Cela s'exprime dans la relation éthique entre les êtres humains, au quotidien. Et pour Lévinas, c'est cela même qui définit le judaïsme comme une religion éthique. Car pour ce grand philosophe du 20ème siècle, c'est à travers la relation horizontale, entre les hommes, que l'on atteint la relation verticale, avec Dieu.
C'est pourquoi il nous dit : « La relation morale réunit (…) à la fois la conscience de soi et la conscience de Dieu. L'éthique n'est pas le corollaire de la vision de Dieu, elle est cette vision même. »


C'est peut-être pour ça qu'on trouve à la fin de Behouqotaï cette promesse de Dieu à Moïse
« Je fixerai ma résidence au milieu de vous et mon esprit ne se lassera pas d'être avec vous. »
Ce qui veut dire que Dieu est parmi nous à travers les actes de hessed et que nous retrouvons Dieu a travers la relation avec les hommes.


Cette parasha a beaucoup d'importance à mes yeux car le hessed, c'est ce qui nous tire vers le haut.


Shabbath shalom