Shabbat 'halome !

 
Drasha du rabbin Yann Boissière  -  Parachat vayeshev
MJLF - Centre communautaire de Beaugrenelle, Vendredi 17 décembre 2011
 
 

Elohim ohève ète ha-hat’halot, « Dieu aime les commencements ».

Nous avons adopté depuis le début de notre nouveau cycle de lectures bibliques une manière de commenter la parasha qui s’intéresse, pour chacune d’entre elle, aux débuts, aux commencements, aux premières fois. Par définition, Béréshite, le Livre des « commencements » n’en manque pas. Nous avons vu ainsi Abraham inaugurer, après le déluge, une voie nouvelle pour l’humanité, celle de la foi et de la position morale de l’homme devant Dieu à travers un usage intelligent du langage, nous avons vu Isaac introduire une note plus mystique, plus invisible, la dimension d’un rire au futur, et enfin Jacob, l’ultime passeur parmi nos patriarches, celui qui, né Jacob, a eu le talent et le courage de devenir Israël, créateur d’une identité qui, par ses enfants, les bné-Israël, arrive jusqu’à nous. C’est sur un vayéshève, une « installation », une consolidation de tous ces bouleversements que s’ouvre notre parasha ; la geste des fondateurs est terminée, les fondations posées, lorsque Joseph s’avance sur la scène de l’histoire. Aussi, fidèle à notre fil d’interprétation, nous aimerions nous mettre en quête des commencements également initiés par notre parasha. Quelle nouvelle attitude humaine Joseph inaugure-t-il ? Sans doute -- c’est ce que j’aimerais développer avec vous ce soir, Joseph introduit-il un nouveau type de rapport entre l’homme et l’histoire, une conscience de l’histoire à la fois humaine et divine, rien moins que la conscience historique propre à la tradition juive.

 

Cette découverte, qui se fera douloureusement, semble opposer dès le début de notre parasha deux dimensions à priori contradictoires : la dimension intime, l’intériorité du sujet humain, et les exigences de la dimension morale qui elle, passe par le social, et se pose pour la Bible dans les termes du problème de la fraternité.

Tout commence en effet avec le verset Gen. 37, 4-5 ou le ‘halome, le « rêve » et le shalom, la « paix », sont mis frontalement en opposition : va-ya’halome yossef ‘halome, « Joseph fit un rêve », dit le verset, pour ajouter aussitôt (en parlant des frères) vé-lo yakhélou dabbéro lé-shalome, « ils ne purent se résoudre à lui parler en paix ». Les commentateurs, il est vrai, ne sont pas exagérément élogieux quant à l’aptitude de Joseph au rêve visionnaire. Ils soulignent l’immaturité du personnage qui, sans s’interroger un seul instant sur la capacité de réception de ses frères, énonce sans aucune pudeur la vision de sa supériorité. Il n’est pas de relation humaine, soulignent-ils, quand celle-ci se résume à projeter son intériorité à la face d’autrui. Rien de plus violent, soulignent-ils, que cette tyrannie onirique où il n’est pas donné à l’autre la chance d’exister par un dialogue. Le dictat de l’intimité est le contraire de la fraternité et ne fait, comme le précise le verset Gen. 37, 5, que susciter la haine, va-yossifou ode séno oto, « et leur haine augmenta ».

 

Jacob, immédiatement conscient du danger, fustige Jacob, ma ha-‘halome ha-zé ?, « qu’est-ce qu’un pareil songe » ? Et il lui confie une mission, à première vue anodine mais qui constitue le défi exact posé à la personnalité de Joseph, et va s’avérer le fil directeur des deux prochaines parashiyot. Après avoir informé Jacob, en effet, que « ses frères font paître les troupeaux à Sichem »[1], il lui demande alors, « va voir, je te prie, comment se portent tes frères »[2], un défi qui apparaît dans toute son exactitude en hébreu : lèkhe na ré’é ète shélome akhékha, que l’on pourrait traduire au sens fort, « enquiers-toi, pars en quête de la paix avec tes frères. »

De même quelques versets plus loin, alors que perdu en chemin Joseph rencontre un énigmatique vagabond qui lui demande « que cherches-tu ? »[3], ce dernier répond de façon presque candide, d’une voix inconsciente qui frappe ses propres oreilles mais ne l’atteint point encore, ète a’hi anokhi mévaqèshe, « ce sont mes frères que je cherche ». Il ne comprend pas encore que c’est cet anokhi, ce « moi je », forme boursouflée du ani, du simple « je », qui lui fait écran pour parvenir à trouver cette fraternité égarée dans les champs.

 

Cette tension entre le ‘halome et le shalom, entre recherche d’authenticité intime et écoute de son prochain le plus proche, de ses propres frères, Joseph, nous le savons, va mettre toute sa vie à la résoudre. Il le fera en un verset d’une simplicité grandiose de la parasha vayigash, lorsque après s’être caché de ses frères qui ne le reconnaissaient pas sous ses traits de puissant premier ministre égyptien, il tombe le masque et s’écrie ani yossef, « je suis Joseph ! »

 

[4]

Cet ani yossef, tout comme le verset précédent hitvada yossef èle é’have, « il se fit connaître de ses frères »[5], fait dans le récit l’effet d’une bombe narrative, mais révèle surtout deux dimensions plus profondes : il conclue tout d’abord la thématique que nous évoquions, le dévoilement tardif mais libérateur d’une personnalité dont le problème était de ne jamais trouver le diapason de la fraternité.

Mais cet ani yossef, « je suis Joseph » qui vient réunifier, par un cri du cœur, un homme déchiré par l’histoire, possède aussi une dimension théologique, et c’est ici que nous en venons à l’invention d’une conscience historique.

Sa réconciliation avec ses frères, et surtout le pardon de Joseph pour le mal qu’ils lui ont fait inaugurent en effet un nouveau type de conscience par rapport à l’histoire où l’absence apparente de Dieu n’est pensée en rien comme une négation de son omniprésence. La grandeur de Joseph, en effet, est d’avoir trouvé le courage de réinterpréter ses propres données biographiques -- tragiques -- à l’horizon positif d’un souci divin. Quelle sagesse lui aura-t-il fallu pour voir dans la cruauté du présent le motif même d’un espoir pour l’avenir ! La tentative de meurtre de ses frères, la prison dans les geôles de Pharaon furent ainsi requalifiées, par la conscience d’une finalité oeuvrant en parallèle des événements apparents, en autant de germes d’un projet divin.

 

Bien avant les « ruses de la raison » du tardif Hegel, Joseph avait compris qu’au sein de l’Histoire, le plan humain et le plan divin, apparemment dissociés, ne sont liés que par une conscience morale qui, pour sa part, oscille en une perpétuelle tension entre l’affirmation du sujet -- la dimension intérieure du ‘halome, du « rêve », et l’exigence du shalom, de la fraternité. Ce sont ces deux plans qui furent réunis pour la première fois dans la conscience de Joseph.

 

 

Que pouvons-nous retenir de tout cela ?

Il nous faut sans doute en revenir à toldote. A une époque que l’on aime à définir par la crise, par toutes sortes de crises, et où la durée de vie d’une certitude, dans le domaine politique ou économique, ne semble durer qu’entre entre deux flashes d’information, il faut en revenir à cette signification, lourde et pleine, de toldote (« engendrement »), ce mot utilisé par la Bible pour désigner l’histoire. Bien sûr l’histoire est traversée d’événements et ceux-ci la font et la défont en permanence. Mais l’histoire est bien autre chose qu’un espace pour les événements et leur morne litanie du bouleversement permanent. Aussi, prenons nos rêves au sérieux, prenons le temps d’en parler en paix ; nous apprenons avec Joseph qu’ils ne sont pas chimères, qu’ils ne manquent pas de sérieux face au monde, et que l’intériorité, si elle est authentique, possède une grande pertinence politique.

Lorsque de surcroît l’effort est fait de se délester d’un moi conçu comme tout-puissant,  lorsque l’on comprend, comme l’affirme Joseph, que « l’interprétation est à Dieu »[6], lorsque s’ouvre la conscience des deux plans de l’histoire, du lien entre l’intimité la plus profonde et la plus haute transcendance, alors le monde apparaît avec une ampleur nouvelle, celle où le rêve, le ‘halome parvient à trouver le visage de l’autre, la paix des frères, le shalom.

 

C’est ainsi que je veux vous souhaiter, ce soir, shabbat shalom, un shabbat de paix, mis aussi shabbat ‘halome, un shabbat de rêves...



[1] Gen. 37, 13.

[2] Gen. 37, 14.

[3] Gen. 37, 15.

[4] Gen. 45, 4.

[5] Gen. 45, 1.

[6] Gen. 40, 8.