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VOUS POUVEZ REPETER LA QUESTION ? Drasha (sermon) du Rabbin Delphine Horvilleur – Rosh Hashana 5771
Questions du (re)commencement
Rosh Hashana est appelé dans la tradition juive Yom Hadin, jour du jugement.
En ce jour, seul face au Créateur, face à nos proches ou notre conscience, chacun d’entre nous se présente comme à une épreuve.
Quiconque a passé des examens scolaires ou universitaires, des grands oraux, des concours ou des entretiens professionnels connaît ce moment où votre interlocuteur vous interroge et attend de vous une réponse. Le temps s’allonge alors et dans un reflexe de ‘survie’ ou en quête d’un délai de réponse, vous êtes tentés de dire à l’examinateur: « pourriez-vous répéter la question ? »
Répéter la question… Tel est précisément le sens des fêtes de Tishri, des jours redoutables que nous nous apprêtons à vivre. Nous sommes dans un temps qui précède ‘La’ réponse, un temps qu’on appelle en hébreu Teshouva (un mot qui signifie à la fois repentance et réponse), et il nous est demandé de répéter et répéter encore les questions dans une liturgie lancinante.
Nous interrogeons encore et encore :
Aurais-je pu faire autrement ?
Aurais-je pu dire autre chose ?
Ai-je la capacité de changer ?
Existe-t-il un renouveau dans ma vie ?
Les prières semblent bégayer lorsqu’elles nous font dire tout au long de ces jours redoutables :
Anenou Avinou Anenou, Anenou Borenou Anenou…
Anénou…Réponds-nous, notre Créateur, réponds-nous !
Eternel, nous T’avons posé une question, réponds !
Pour faire « Teshouva », il nous faut d’abord faire « Sheela », faire question.
Le shofar que nous sonnerons demain matin n’est qu’une autre formulation de la question. Les commentateurs font d’ailleurs remarquer que cet instrument, cette corne animale, a étrangement la forme d’un grand point d’interrogation.
Au jour du jugement, nous soufflons dans la question, qui résonne solennellement.
Rosh Hashana, jour de Teshouva - réponse, est donc une fête de l’interrogation, qui nous rappelle un peu une célèbre histoire juive hassidique, celle d’un rabbin qui court à travers les rues de son shtetl en criant : « J’ai des réponses ! J’ai des réponses ! Mais qui a des questions ? »
Cette histoire absurde semble dire que le judaïsme n’enseigne pas tant l’art de répondre, que l’art de questionner. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il n’y a pas de réponses, ni qu’elles se valent toutes. Mais pour la pensée juive, les réponses sont souvent plus simples à trouver que les questions. Si celui qui répond n’est pas toujours aussi sage que l’on croit, celui qui questionne est, lui, rarement un ignorant.
Questions de la Genèse
La Torah l’illustre parfaitement. Dans le rouleau de la Torah, il n’y a pas de ponctuation, pas de virgules, pas de point d’exclamation ou d’interrogation. Mais il y a bien des questions et des questionneurs.
1. La toute première « personne » à interroger n’est autre que Dieu Lui-même.
Dieu crée le monde, puis l’humanité. Adam et Eve, à peine crées, transgressent un ordre qui leur a été donné et mangent du fruit de la connaissance. Immédiatement, ils se cachent dans le jardin d’Eden. Dieu alors s’adresse à l’homme pour la première fois, et prononce la première question de l’histoire : Ayeka ? Où es-tu ? (Genèse 3 :9)
Etrange question posée par un Dieu omniscient ! Si Dieu est Dieu, difficile de jouer avec Lui à cache-cache. A priori, Il sait où vous êtes.
Bien entendu, la question divine est rhétorique. Dieu demande à l’homme de se situer, non pas géographiquement, mais moralement, après son acte. Il lui demande : maintenant que tu as choisi, et que tu as agis, Ayeka, où es-tu ? où vas-tu te placer et que vas-tu faire de cette responsabilité?
Adam répond d’un doigt accusateur: haisha asher natata imadi - c’est cette femme que Tu m’as donné (Genèse 3 :12). « C’est pas moi, c’est ma sœur… » ou plutôt « c’est pas moi, c’est la femme ! » c’est elle, forcément, qui a poussé à la faute. Adam, premier être humain, est aussi le premier à se défausser, se dédouaner et rejeter la culpabilité sur son prochain.
2. A peine un chapitre plus tard, surgit une deuxième question biblique.
Cette fois-ci, c’est Caïn qui l’entend. Caïn vient d’assassiner Abel, et de commettre le premier meurtre de l’humanité, l’assassinat d’un frère.
L’Eternel s’adresse alors à lui et lui demande, comme par fausse naïveté : ey hevel ah’ikha ? mais où est donc ton frère Abel? ( Genèse 4 :9)
A nouveau, on est surpris : Si Dieu est Dieu, il est impossible qu’Il l’ignore. Là encore, la question est une invitation à l’introspection, à la prise de responsabilité.
Caïn, deuxième génération de l’histoire humaine, deuxième homme confronté aux conséquences de ses actes va répondre :
Hashomer ah’i anokhi ? Suis-je le gardien de mon frère ? ( genèse 4 :9)
Caïn dit à Dieu : Personne ne m’avait prévenu. J’ignorais que je devais prendre soin de lui. Je ne savais pas qu’il était sous ma responsabilité. Après tout, c’est Toi le Créateur, Toi le gardien, le parent…tu n’avais qu’à, Toi, le protéger. Tu n’avais qu’à, Toi, empêcher que cela n’arrive.
L’histoire biblique, la genèse de l’humanité débute donc par deux questions rhétoriques, les questions d’un Dieu moral qui demande ‘Où es-tu ?’ ‘Où est ton frère ?’, c’est-à-dire : où te situes-tu moralement dans ce monde ? Peux-tu te porter responsable pour ton prochain ?
A cela, l’humanité dans son enfance répond systématiquement: ce n’est pas moi, c’est l’Autre : ma femme, mon voisin, mon frère, ou même mon Dieu !
Comme si l’être humain portait en son essence, en sa naissance, les germes d’une mauvaise foi.
3. Mais poursuivons ce voyage biblique de question rhétorique en question rhétorique et voyons quand surgit la troisième interrogation.
Celle-là concerne Abraham, le premier patriarche.
Cette fois, il n’est pas celui qui l’entend mais celui qui la pose.
L’Eternel a pour projet de détruire entièrement les villes de Sodome et Gomorrhe. Il souhaite s’en ouvrir à son serviteur Abraham. Mais ce dernier L’interrompt alors et Lui dit :
Hashofet kol haaretz lo yaasse mishpat ? (Genèse 18 :25)
Comment ? Le juge de toute la terre ne ferait donc pas justice ?
Vas-tu détruire dans ces villes les innocents et les coupables ? Vas-tu frapper aveuglément ?
Abraham est le premier homme qui, avec une certain h’outspa, se tourne ainsi vers Dieu, et le rappelle à l’exercice de la justice. Abraham est le premier homme qui pose une question rhétorique à Dieu, au nom de l’éthique. Premier homme qui négocie avec le divin et parvient même à le faire un peu changer d’avis.
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Ayeka : Où es-tu ?
Ey Hevel Ah’ikh’a ? Où donc est ton frère ?
Hashofet kol haaretz lo yaasse mishpat ? Le juge de la terre ne ferait donc pas justice ?
Ces trois questions de la Genèse sont celles qui résonnent toujours pour chacun d’entre nous.
Elles demandent : Où es ta place dans ce monde ? Quelle est ta responsabilité vis-à-vis de ton prochain ? Que vas-tu faire de l’injustice dont tu es témoin ?
L’année religieuse juive débute par l’injonction rituelle de la question. Elle nous rappelle ainsi qu’une religion qui ne tolère plus les questions, qui se fige dans les réponses et dans les dogmes, n’est plus fidèle à la tradition.
Une religion qui n’interroge plus la place de l’homme dans le monde, et ne permet pas, face à l’injustice, de demander des comptes aux hommes, ou même à Dieu, n’est pas fidèle à la genèse de nos textes et à leur éthique.
Au Yom Hadin, devant le grand examinateur, mon Dieu, mon prochain, ou ma conscience, je dois répondre. Tel est le sens même du mot responsabilité, le devoir d’offrir une responsa.
Dans ce processus de responsabilisation, il m’est non seulement tenu de «répéter la question».
Il m’est aussi demandé de la faire résonner différemment à chaque génération, à chaque souffle.
Une des particularités du shofar est qu’il ne reproduit jamais deux fois la même sonnerie.
Aucune réponse n’est valable une bonne fois pour toute. Pas même une réponse religieuse.
C’est à nous de trouver, dans nos synagogues et dans nos vies, un souffle nouveau, entendre la question nous briser, nous bouleverser et nous reconstruire, midor vador, de génération en génération.
Rabbin Delphine Horvilleur
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