OUVREZ LES PORTES ...
Drasha du rabbin Delphine Horvilleur - Kol Nidré 5771

 
« PitH’ou Li Shaarei Tzedek, Avovam Odeh Ya ».
« Ouvrez les portes de la justice, je les traverserai pour louer l’Eternel » (Psaume 118)
 
Si j’ai demandé à notre H’azan de chanter ce soir ces mots de notre tradition,     c’est qu’ils disent, mieux que d’autres, le sens profond de ce jour de Yom Kippour.
 
Tout au long de cette journée sacrée du calendrier juif, temps d’introspection et de jeûne, nous nous apprêtons selon la tradition à ouvrir des portes, à franchir des passages.
Au cours de chaque office, nous allons appeler l’Eternel à ouvrir Shaar HaSeliH’ot, la porte du pardon, à nous laisser passer Shaar HaZikh’ronot, la porte de la mémoire à l’office du souvenir, pour finalement atteindre ensemble l’heure de la Nei’la, un office qui s’appelle littéralement ‘la fermeture’ des portes.
Pendant cette journée sacrée, les voies et les passages sont ouverts.
Cette ouverture est symbolisée au mieux par l’Arche. A maintes reprises, nous allons ouvrir et fermer le Aron HaKodesh, l’arche sainte qui contient les livres de la Torah.
Ces passages symboliques ressemblent un peu à une chorégraphie sacrée, une mise en scène rituelle.
 
Vous me permettrez de parler de chorégraphie et de mise en scène dans ce théâtre.
Certains considèrent peut-être que célébrer les « Jours Redoutables », dans un lieu comme celui-ci a quelque chose d’incongru ou de déroutant. Il me semble, pourtant qu’une scène de théâtre a le pouvoir de nous rappeler que ce qui se joue sur cette bima est précisément une mise en scène du sacré, une dramaturgie de nos existences.
 
Certes, il n’y a pas eu trois coups de théâtre…mais l’appel répété du Kol Nidré.
Il n’y a pas d’impressionnants décors…mais nous portons bien un ‘costume d’époque’. Notre tenue blanche rappelle celle que le grand-prêtre portait lors des sacrifices au Temple de Jérusalem.
Il n’y a pas eu de levée de rideau… mais l’Arche Sainte a été ouverte et le rideau, qui recouvre le sacré, a coulissé.
 
C’est précisément de ce rideau dont j’aimerais vous parler maintenant. Ce rideau dans toutes nos synagogues et nos lieux de prière, reproduit celui qui couvrait le tabernacle et l’arche sainte au Temple de Jérusalem. Dans la description que la Torah donne du décorum sacré du Temple, cet élément spécifique s’appelle Kaporet.
 
Si vous ne connaissiez pas ce mot, vous en connaissez, en tout cas, un qui lui ressemble. La racine du mot Kaporet est précisément celle du mot Kippour. La même racine hébraïque, kaf-pé-resh, signifie à la fois l’expiation (Kippour) et ‘ce qui recouvre’ (Kaporet).
 
Quel rapport y a-t-il entre ces deux mots, ces deux notions ? C’est l’idée d’un voile, d’une séparation. A Yom Kippour, nous prenons conscience de ce qui est masqué ou caché dans nos vies. Il nous faut aussi nous séparer de la faute, de l’égarement, en plaçant un rideau, une distance. C’est littéralement le moment d’un ‘recouvrement’ de dettes.
 
Yom Kippour, fête de l’expiation, ou ‘fête du rideau’… le jour du grand pardon est une affaire de passages, de voies qui s’ouvrent ou se ferment. Mais pas n’importe quelles voies : elles sont de préférence matérialisées dans nos lieux de culte par des rideaux, plutôt que des portes. Cette idée, ce choix architectural peut sembler sans importance. Mais à mon sens, cette différence dit justement quelque chose de la pensée juive et de son esprit.
 
Si la porte s’ouvre et se ferme de façon rigide, le rideau, lui, est fluide et mobile. Il bouge. Quelle importance cela a-t-il ?
 
Yom Kippour est souvent perçu comme une fête immobile, immuable. Nous avons tendance à nous imaginer que les mots que nous prononçons, les prières et les rites de la fête sont figés, qu’ils n’auraient pas changé, pas bougé au cours de l’histoire juive. Pourtant s’il est une fête qui porte en elle, en ses mots et ses rites toutes les strates de l’Histoire et de la pensée juives, les sillons de leurs évolutions, les traces de leurs bouleversements, c’est bien Yom Kippour.
 
A Yom Kippour, nous faisons le récit détaillé du rituel qui avait lieu au Temple à Jérusalem. Mais nous lisons aussi de la littérature talmudique, éditée aux premiers siècles de notre ère. Nous faisons lecture d’une liturgie écrite au Moyen-Âge, d’un Martyrologe composé juste après les premières croisades, et de bien d’autres piyyoutim (poèmes) composés à des époques variées.
 
Dans la chorégraphie sacrée de Yom Kippour, chaque génération a apporté une strate, une contribution et nourri de sa perception et de son interprétation, les mots ancestraux de la tradition. Chaque génération a fait « bouger le rideau » qui la séparait du sacré, et introduit du mouvement, grâce à un souffle nouveau, un renouveau de sens.
 
Le judaïsme est vivant de ce renouveau de sens, de cette régénération motrice dont chaque génération est porteuse, par son audace, sa capacité à faire évoluer le sens du texte et du rite.
 
C’est en héritiers de cette tradition que nous devons nous inscrire.
Héritiers d’une créativité ancestrale, d’une capacité adaptative. 
Enfants des interprétations passées et parents de nouvelles lectures.
 
Certains disent que c’est le cœur de la philosophie juive libérale, de concilier tradition et adaptation, fidélité et créativité. Mais n’est-ce pas le sens du judaïsme ‘tout court’, de ce projet rabbinique qui nous permet de nous tenir ici aujourd’hui ? Vêtus de blanc, à l’image des grands prêtres d’hier ; debout dans nos synagogues et lieux de culte comme au Saint des Saints, nous rejouons aujourd’hui une scène ancestrale. Les grands prêtres ont disparu, le Temple a été détruit mais le récit, lui, perdure.
 
Le judaïsme s’est réinventé en exil, et au fil des transmissions. Être les héritiers de cette révolution-là, c’est être capable d’autant de renouveau. C’est être capable de questionner le texte, jusqu’au bout de ses ambiguïtés, à la manière de Rashi qui disait que « celui qui étudie mais ne perçoit pas les contradictions du texte, n’est qu’une corbeille pleine de livres ». A nous d’étudier, de penser la tradition avec intelligence pour ne pas être une simple corbeille.
 
Vous le voyez, le théâtre, n’est pas un lieu si incongru pour y faire monter notre prière. C’est un lieu aussi inattendu que doit l’être la pensée juive, si elle veut être fidèle à la tradition.
 
Dans un instant, nous nous lèverons pour ouvrir l’Arche. En y replaçant la Torah, à la fin de chaque office, nous chantons les mots de notre liturgie : H’adesh yamenou kekedem - Renouvelle nos jours comme autrefois.
Nous sommes les héritiers d’une tradition qui autrefois, et tout au long de son histoire, a su renouveler son temps, renouveler ses jours. Puissions-nous en faire autant des nôtres.
 
Puissions-nous être fidèles à cette tradition juive d’innover, en étant aussi respectueux du monde de nos pères et mères, que soucieux de celui que nous laissons à nos fils et filles.
 
Que s’ouvrent dans nos vies les portes de la bénédiction, les voies du savoir et du renouveau. Que s’ouvrent Shaarei Tzedek, les portes de la justice, Navo Vam Node Ya, nous les traverserons pour louer l’Eternel.
 
 
L’Shana Tova Tikatevou.