AU-DELA DES MOTS ?
Drasha (sermon) du rabbin Celia Surget  - Kol Nidré 5771

 
 
Le rebbe de Tzartkover avait pour habitude de garder le silence, plutôt que de donner un sermon. Lorsqu’on lui demandait pourquoi, il répondait : « il y a 70 manières de réciter la Tora. L’une d’elles est par le silence ».
 
Nous, les humains, remplissons l’univers avec des mots. C’est par la parole que nous ressemblons le plus à Dieu, qui créa le monde avec la parole. Et pourtant, cette parole n’est pas toujours justifiée. Ainsi que nous l’enseigne l’Ecclésiaste, « il y a un temps pour tout, et  chaque chose à son heure sous le ciel… un temps pour se taire et un temps pour parler ».
 
En effet, savoir se taire, et céder son espace de parole, afin de placer au centre de l’attention une autre personne est une des choses les plus difficiles à faire. Tout comme l’est le fait de devoir transmettre ses sentiments par des gestes simples, sans avoir recours à la parole.
 
Le silence est quelque chose de très rare dans le judaïsme. Si dans les synagogues libérales, le minhag impose un certain décorum, et un silence marquant le respect envers l’officiant, cela ne se passe pas toujours ainsi. Car nos prières ne sont pas destinées pour la majorité à être récitées à voix basse. Et même pour celles que nous récitons à voix basse, nous devons articuler les mots, à l’image de Hannah qui se rendit au Temple pour prier, et récita les mots qui débutent la Amidah, « Adonaï, sefataï tiftah, oufi yagid tehilatekha ». Et le shaliah tsibour, l’officiant, n’a pas pour vocation d’être la voix de la communauté, mais simplement celle de permettre à une communauté de s’engager dans la prière et assurer le bon déroulement de l’office. C’est pour cette raison qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un rabbin lors d’un office. La prière n’est pas un acte solitaire, comme l’a écrit Yehuda Amichai, dans son recueil de poèmes « début fin début ».
 
          Même pour prier seul il faut être deux :
          Toujours un qui se balance
          Et le second qui ne se balance pas c’est Dieu.
          Mais quand mon père priait il restait debout à sa place
          Tout droit et immobile, obligeant Dieu à se balancer
          Comme un roseau et à prier vers mon père.
 
Ici, Amichai nous offre une perspective intéressante sur cet acte de shockeling, le fait de se balancer d’avant en arrière lorsque nous prions. Ces gestes sont censés nous aider à nous concentrer sur nos mots, mais peuvent également être interprétés comme une interaction quelle que soit notre position puisque même l’acte de prier implique un dialogue.
 
Si vous entrez dans une yeshiva, ce n’est certainement pas le silence qui vous frappera, mais bel et bien le bruit. En effet, les traditions liées à l’étude de textes imposent que celle-ci se fasse au moins comme un dialogue. Comment progresser dans son étude, si on ne peut avoir un interlocuteur avec qui échanger, partager, débattre. Et ceci ne peut se faire à voix basse, car l’on risquerait de ne pas entendre son interlocuteur. Et de plus, où est le plaisir de débattre à voix basse ?
 
Dans nos traditions, en dehors des moments de deuil, les seules autres occurrences de silence sont lors de la récitation de la Amidah, trois fois par jours, une façon de pouvoir, même durant quelques instants de la journée, nous accorder un peu de répit d’un bruit constant, d’un besoin de remplir un vide par la parole.
 
Le silence n’est pas quelque chose de juif, puisque comme je l’ai dit au début, Dieu a créé le monde par la parole. Cependant, le silence nous permet de prendre conscience de notre environnement, du cadre dans lequel nous évoluons, le contexte dans lequel nous nous trouvons. Dieu n’est pas uniquement dans les échanges que nous avons avec ceux qui nous entourent ; Dieu se trouve aussi dans ces moments où nous nous contentons d’être ensembles, apportant ainsi un soutien par notre présence à ceux qui en ont besoin, de la camaraderie à nos amis, de la chaleur aux personnes qui se joignent à nous pour la première fois. Ceci s’illustre particulièrement durant les jours précédents Yom Kippour, et le jour de Kippour même : nous récitons ensembles les aveux de nos fautes, la longue litanie des erreurs que nous pourrions avoir commises durant l’année, de façon collective et ceci en reconnaissance du fait qu’il n’est pas évident de simplement avouer ses fautes de façon publique. Il faut une grande dose de courage et d’humilité pour se livrer à un tel exercice. En récitant toutes les fautes imaginables d’une façon communautaire, nous appliquons une interdiction religieuse : une humiliation publique et nous apportons à ceux qui nous entourent notre soutien et l’assurance qu’ils ne sont pas seuls dans ces moments parfois si difficiles.
 
La parole est également au cœur de nos offices de Yom Kippour. En ce jour de recueillement et d’introspection, ce jour où nous sommes censés « affliger nos âmes »pour reprendre l’expression biblique, l’on pourrait s’attendre à de plus grands espaces temporels dédiés au silence, nous permettant ainsi de nous concentrer complètement sur nous-mêmes et pas uniquement sur les mots que nous récitons. Et c’est bien là le paradoxe de Yom Kippour : si nous choisissons de passer Yom Kippour à la synagogue, il n’y a pas de moments durant lesquels nous sommes encouragés à nous taire. Nous sommes constamment en mouvement soit par la parole soit par la chorégraphie de l’office, sommes encouragés à suivre le rythme, à contribuer par notre participation à la richesse de l’office. Or il nous fait accorder une place importante à la kavanah, à l’intention que nous donnons à nos paroles et à nos prières, afin que celles-ci soient plus authentiques et personnelles. Comment alors pouvons-nous nous satisfaire des rituels de Kippour et accomplir ce qui est attendu de nous, c'est-à-dire la teshouva, si nous nous sommes contentés d’observer le kevah ?  
 
Yom Kippour n’existe pas dans le silence. Il nous suffit même de lire le récit de la Avodah, que nous lirons demain matin, pour en prendre conscience. Le Cohen Gadol lui-même devait se soumettre à un rituel des mots à l’occasion de ce jour sacré.
 
Mais que faire lorsque les mots du Mahzor ne suffisent pas à nous apporter un certain réconfort ? Certes, ce qui est le plus souvent souligné à Kippour est la nécessité de se faire pardonner afin de pouvoir continuer notre route de façon plus sereine et plus constructive. Nous ne nous attardons presque pas sur l’autre aspect du pardon, à savoir le donner, et qui pourtant est tout aussi important pour mener une « bonne vie », une « haim tovim » comme nous l’appelons. Pouvons-nous être forcés de pardonner ? Si nous gardons un certain ressentiment ou de la rancœur, est-ce que cela signifie que nous avons « mal fait » Kippour ? Où est-ce reconnaître que certaines blessures sont trop profondes pour être simplement balayées d’un revers de la main et d’une excuse ? Des mots parfois énoncés en raison d’une obligation, religieuse ou non, mais qui peuvent demeurer sans kavanah.
 
Peut-être plus que toute autre célébration et toute autre parachah, Yom Kippour nous fait prendre conscience de l’outil et de l’arme que sont les mots dont nous embellissons et remplissons nos journées par crainte parfois du silence. Puissions-nous avoir la force d’entendre au-delà des mots, ce qui n’est pas dit, ce qui est passé sous silence. Puissions-nous avoir, comme l’a si bien enseigné le rabbin Hugo Gryn (z’’l), la capacité d’ouvrir nos cœurs et nos oreilles afin de ne pas être indifférents aux appels. Que cette journée de Yom Kippour nous fasse prendre conscience qu’avant d’être une célébration individuelle, elle est un évènement communautaire qui a pour but de rapprocher, de souder, d’unifier les membres d’une communauté, afin que l’avenir qu’ils bâtissent ensembles n’en soit que plus solide.