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Merci… Rabbin Yann Boissière
Shabbat vayétsé -- office installation
Beaugrenelle, le vendredi 02-12-2011
Je ne vais pas, ce soir, commenter la parasha Vayétsé, « il [Jacob] sortit [de Bersabée] », tout du moins au sens habituel. Tout d’abord parce que son thème est en quelque sorte inverse de l’occasion qui nous réunit ; c’est plutôt à une parasha vayikanès (« il entra ») à laquelle nous sommes conviés ce soir, ou à une parasha vayashouv (« et il revint »). Aussi vais-je quelque peu déroger à l’exercice classique de la drasha…
On demande habituellement aux bné-mitsva d’écourter les remerciements à la fin de leur commentaire, mais ce soir -- je demande aux futurs bné-mitsva présents de ne pas prendre exemple sur mon discours -- il n’y aura pratiquement pas de drasha, mais uniquement des remerciements ! D’autre part, m’inspirant de Borges qui, en son temps, avait écrit un livre de préfaces pour des livres imaginaires, je voudrais, ce soir, inverser la règle habituelle du commentaire : je ne commenterai donc pas les versets de notre parasha, mais inventerai bel et bien quelques versets en fonction de mon commentaire…
On trouverait ainsi, au verset 1,1 de notre imaginaire parasha, l’énigmatique verset suivant : Vé’elé ha-shémot, zot hayeta ha-dérèkh, dérèkh aroukah, « et voici les noms, ce fut le chemin, un long chemin ». Et en effet, bien que mon retour au MJLF puisse apparaître pourvu d’une certaine logique, le chemin n’a pas toujours emprunté les voies de l’évidence ; je voudrais dire en premier lieu ceci : jamais je n’oublierai que ce retour fut possible parce que de nombreuses personnes l’ont souhaité, l’ont voulu, l’ont formulé.
On trouve aussi, quelques versets plus loin : Vayaqoumou mahanotéhèm va-yitnou yad tahat nèsse-ha-tokhnite : « et leur camps se levèrent et ils prêtèrent main forte sous la bannière du projet ».
Le pshate, me dit un midrash très personnel, fait une claire allusion à toutes les personnes qui ont fait preuve, ces trois dernières années, d’un constant soutien -- et il est toutes sortes de soutiens. Ce midrash en détaille les noms, que je ne peux pas tous citer, mais je voudrais dire ici à Corinne et Paul, Monica et Francis, Anne-Marie, Stéphane, Odile et Jean-Pierre, Marcel et Chantal, Alain et Annik, Roger et Elisabeth, Betty, Jacqueline et Charlie, Denise, Olga, Marcha, Patrick et Viviane, Gilbert, André et Danielle, et bien d’autres, dont je porte chaque nom en mon cœur, combien je leur suis reconnaissant d’avoir rendu ce parcours possible.
Quant au vayaqoumou (« ils se levèrent »), je veux plus particulièrement rendre hommage à Claude, Betty, Jacqueline et Charlie qui en des moments cruciaux, ont su manifester leur militantisme de manière plus « vocale ».
Et à Elisabeth et Edmond, dont le verset vayiftehou ète-oholam, « ils ouvrirent leur tente » donne une bien pâle idée de leur sens de l’accueil et de la paix – sans que ne soient exclues la clarté et la fermeté des convictions.
Mais voilà que quelques verset plus avant, on trouve encore : mi-sifté ha-rabbanim tishma vé-tirʼeh ète ha-qolote, « des lèvres des rabbins tu entendra [la parole], et tu verras les voix ». Le pshate, ici, est clair : ce mot de rabbanim désigne le rabbin Daniel Farhi. Il fut, dans la dimension visible de son sacerdoce, un extraordinaire et constant modèle sur le plan pastoral, liturgique, intellectuel. Pour cette transmission, cette formation quotidienne, je suis profondément reconnaissant.
Quant à vé-tirʼeh ète ha-qolote, « tu verras les voix », les commentaires y voient une allusion au rabbin Gabriel Farhi qui, en un temps qui était peut-être un temps de détresse personnelle, avait livré en notre petite synagogue de la rue Pétion une drasha hors-norme sur la parashah lèkh-lékha (« va pour toi »), un quasi murmure où j’avais perçu une étincelle. Ce lèkh-lékha, ce « va pour toi », ce soir-là, je l’avais entendu pour moi…
Vé-tirʼeh ète ha-qolote -- selon une autre interprétation, il s’agit du rabbin Stephen Berkowitz, qui tout au long de mon cheminement a assuré mon suivi rabbinique en lien avec le Geiger Kolleg et dont l’érudition, aussi bien française qu’américaine, m’ont été de précieuses ressources – elles le seront encore davantage désormais !
Mais je m’aperçois que j’ai oublié de citer la suite du verset. U-ve-bamot tishkekhou ou-vé-bimot tismahou, « tu oublieras les bamot --les haut-lieux d’idolâtrie--, ou-vé-bimot tismaḥou, « sur les bima – les pupitres -- tu te réjouiras », dont une baraïta nous informe qu’il s’agit d’une claire référence au rabbin Delphine Horvilleur : tismahou allusion au shabbat zimrah, ou-vé-bimot, « du haut de tes pupitres », parce qu’elle a su, de sa position dans l’équipe rabbinique, préparer ma venue par des signes clairs d’encouragement.
Nous rencontrons ensuite un bien énigmatique verset : vé-kha-ari yitnassé, « il s’élèvera comme le lion ». Sur cet ari, le « lion », les commentateurs sont ici unanimes, il s’agit du mot Léon. Qui non seulement a su « élever » le mécanisme financier de mon projet à la Fondation Mendelssohn, mais peut-être encore davantage, fut l’auteur d’une intuition fondamentale de grande portée pour mon cursus : mon orientation à la Sorbonne dans le département d’études hébraïque du professeur Fenton, un conseil dont je mesure chaque jour la pertinence.
Au verset im eïne qemah eïne torah, vous aurez reconnu Marc Konczaty, notre actuel président : lui aussi a oeuvré à la Fondation Mendelssohn et, en demeurant au constant contact de mon parcours, il a su paver les voies de la paix pour permettre ce retour.
Et dans cette parashah rêvée, mais bien réelle, on trouve enfin le verset ki vé-libam u-vé-yadam niflaʼot assou, « de leur cœur et de leurs mains ils ont accompli des merveilles. Je m’adresse ici à Clément et Joni : sans vos conseils, sans votre générosité et votre indéfectible soutien, ce moment, ce soir, serait tout simplement impossible.
Quant à vé-hiné anokhi imakhe ou-shmartikha be-khol ashère télèkhe, « je suis avec toi ; je veillerai sur chacun de tes pas », aussi bien le pshate, le drashe et même le sod pointent vers Félix! Merci de m’avoir permis d’oeuvrer, et de grandir au MJLF, ceci depuis mes tous premiers pas professionnels dans cette communauté. Cette longue fidélité trouve aujourd’hui dans mon rabbinat son ultime floraison – sans préjuger des pages qui restent à écrire.
Elie, Zoé et Nathan : point de versets pour vous, vous êtes de vivantes torah à vous seuls. Je vous aime, vous êtes ma respiration, et mon inspiration quotidienne -- je laisse ouverte, pour l’instant, la question de savoir si, rabbin libéral, je suis aussi un père libéral…
En ce soir de shabbat, enfin, je ne peux conclure cette séquence de remerciements qu’en invoquant éshète hayil mi yimtsa ? (« une femme vaillante, qui [la] trouveras ? ») : ma compagne, Sylvie, sans qui rien n’aurait été possible. On ne prend pas une telle décision seul. Et c’est une joie profonde, en cette soirée, de partager ensemble la conclusion d’un tel chemin. Et la suite…
Quant à mon parcours, s’il fut long, je serai bref quant à son évocation – il est telle l’échelle de Jacob, tel le rêve de Jacob. Une échelle à trois barreaux : Paris, Berlin, Jérusalem. Comme un parcours rêvé, celui d’un certain judaïsme, celui des sources du judaïsme libéral pour commencer, mais aussi celui de ses exils, celui des Gershom Scholem et autres Leo Strauss, une sorte de carte du tendre idéale de la connaissance, de la spiritualité et du militantisme.
Je puis vous dire que mon année à Jérusalem, à la Conservative Yeshivah puis à l’Institut Steinsalz, n’ont fait que renforcer mes convictions libérales. Celles d’un judaïsme qui a fondé son développement sur deux axes fondamentaux : d’une part, à l’heure de l’émancipation, l’ouverture sur la cité, la pleine acceptation des nouveaux espaces politiques, légaux, culturels offert à l’individu juif au sein de l’Etat-nation ; autrement dit, une permanente sensibilité aux extérieurs du judaïsme.
D’autre part cette idée que eïne bore yéré ḥète, « l’ignorant ne craint pas le péché », cette vieille phrase talmudique à laquelle la Wissenshat des Judentums, la Science du judaïsme, a donné un tour nouveau, à savoir la défense d’un modèle de piété fondé sur la connaissance, une connaissance amoureuse, inspirée.
La défense de ces deux piliers, malgré les tragédies du 20ème siècle qui ont emporté les rêves de symbiose d’alors, est toujours d’actualité.
C’est à cet héritage que je me sens attaché, et dans cette perspective que j’aimerais œuvrer au MJLF.
En conclusion, peut-être faut-il revenir ici au rêve de Jacob… J’ai envie de conclure, en fait, en disant qu’il faut croire aux rêves car ils se réalisent. Et lorsque je vois la qualité de votre soutien, puis maintenant de votre accueil, cette ambiance extraordinaire de communauté où se mêle la joie, la dignité, la profondeur de l’engagement, et une magnifique atmosphère de paix, sans doute est-il bon, alors, de recourir au verset, bien réel celui-là, de notre parashah : Akhène yèshe adonaï ba-maqome ha-zé ; « assurément l’Eternel est présent en ce lieu ». Eïne zé ki-im beïte élohim vé-zé shaʼar ha-shamayime ; « ceci n’est autre que la maison du Seigneur, et c’est ici la porte du ciel ».
Shabbat shalom.
Note de la rédaction de www.mjlf.org : C’est un choix éditorial de notre site d’éviter de citer des individualités, à l’exception de nos rabbins et de notre président. Toutefois, étant donnée la teneur de l’article, nous avons laissé les prénoms.
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