Lettre à Noé

 

Drasha de Yann Boissière
Parasha Noah   -  28 octobre 2011 (5772)

 

 

La lettre à Noé
 
 

 

 
Cher Noé,
 
Il n’est pas facile de t’adresser la parole, car dans la parashah qui porte ton nom, tu ne parles pas. Nous te voyons agir, réagir, et même obéir, mais jamais tu ne parles. Pourtant, tu nous touches au plus profond de notre être. Pourquoi cela ? Sans doute parce que tu as été le témoin d’un des événements les plus formidables de la Création, un événement qu’ont partagé toutes les civilisations du Moyen-Orient antique, le déluge.
C’est un fait remarquable, d’ailleurs, que notre parashah est divisée en deux parties exactement égales : les soixante-dix-sept premiers versets se rapportent au déluge, et les soixantes-seize autres, après le sortie de l’arche, parlent de notre monde, le monde post-déluge.
Tu as vécu les deux mondes, Noé, le monde d’avant et le monde d’après. Et ce qui nous touche, sans doute, chez toi, c’est que tu es un survivant.
 
Cher Noé, tu nous touches et tu nous étonnes.
Car survivant du plus ancien drame humain, tu portes aussi la peur la plus ancestrale, la plus profonde de l’homme, celle de voir ton monde à nouveau englouti.
Comment n’en serait-il pas ainsi ? Tu es le premier homme à subir le repentir divin. Qui pouvait s’attendre à ce que Dieu, a priori parfait, fût capable de regretter sa propre création ? N’avait-il pas ponctué chaque jour créé d’un solennel ki tov, oui, sa création était bonne ? Quelle cosmogonie antique avait déjà osé cette figure improbable de la théologie : un Dieu qui se repent ?
 
Il t’en a coûté cher, Noé, de devoir accompagner ce retournement. Pourtant tu n’étais pas au bout de tes surprises ; car le plus étonnant, c’est qu’après ce grand chambardement cosmique, un déluge plus tard, pourrait-on dire, rien n’a changé…
Te souviens-tu, Noé ? N’était il pas dit, en Gen. 6,5, que « les pensées du cœur [de l’homme] étaient constamment mauvaises, rien que mauvaises » ? Qu’en est-il après ? Gen. 8, 21 nous en informe : « les conceptions du cœur de l’homme sont mauvaises dès son enfance »…
N’as-tu pas été tenté de protester, Noé, ou au moins de demander : mais alors, quelle a été l’utilité du déluge ?
Si nous suivons Y. Leibowitz, la leçon est sobre, laconique, et quelque peu amère : l’intervention divine n’a rien changé, ni le caractère de la nature ni la nature de l’homme. Autrement dit, à un défaut de création Dieu ne répond pas par un surplus de création, ou par une modification de création ; au contraire, de cette nature il se retire, décide de ne plus la diriger par des miracles, pour laisser le monde agir seul, selon des lois, comme le dit poétiquement le verset Gen. 8. 22 : « Plus jamais, tant que durera la terre, semailles et récoltes, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit, ne seront interrompus ».
 
Où se situe, dès lors, le changement entre l’avant et l’après ?
C’est que Dieu ne réagit pas en créateur, mais en donateur de Loi ; il ne change ni les données du monde ni celle de l’homme, il propose une alliance.
Une alliance qui porte ton nom, Noé, les fameuses lois noahides.
 
Ce fut difficile, cher Noé ; et telle est peut-être bien la raison de ton ivresse. Mais cette faiblesse nous la comprenons, car l’ivresse emporte l’homme vers un monde où la conscience, où les actions ne sont plus aussi tranchées, où les débuts ressemblent aux fins.
Et en effet, toi qui avais vécu dans le monde du miracle permanent de Dieu, où une action n’avait aucune valeur puisqu’elle pouvait être constamment défaite par l’intervention de Dieu, tu as subi pour nous, le premier, la nouvelle loi d’un monde ordonné. Car une alliance, tu en as été le premier témoin, n’a de sens que dans un monde stable. C’est ainsi que dans ce monde nouveau de l’arc-en-ciel, ce monde dur et répétitif où les cycles, froidure, hivers, chaleur, mènent la danse, tu as été le premier à frayer le chemin de l’action, ce constant calcul du risque et de la conséquence.
Ainsi, c’est avec toi, Noé, que naît la possibilité pour l’homme de remplir un certain rôle dans le monde. Et, la tradition nous l’affirme : elohim ohev et ha-hat?alot, Dieu aime les débuts…
 
Oui, Noé, tu nous touches, car de toi, de cette alliance vont naître aussi deux attitudes, deux personnages qui incarnent deux voies, Nimrod et Araham.
Car l’alliance, tu le sais bien, c’est avant une question de confiance.
 
Nemrod, lui, n’a pas eu confiance. Lui aussi portait cette angoisse au cœur de l’homme, la peur en un retour possible du déluge. Et Nimrod, où s’entend la racine mered, « rébellion », s’est révolté.
Tu le sais bien, Noé, car le midrash nous l’enseigne : où Nemrod construit-il sa tour de Babel, dont la prouesse architecturale est censée défier Dieu ? Sur le mont Hararat, à l’endroit même où s’est échouée l’arche et où tu l’as quittée. Sa tour est un cri de protestation. Nimrod, c’est celui qui n’accepte pas, celui que rend fou l’idée que Dieu puisse changer d’avis. Il ne croit pas à ton arc-en-ciel, mélange douteux de pluie et de feu, il ne croit pas à ton alliance, il ne veut pas d’alliance après le désastre.
Alors, il s’organise, il organise son oubli de Dieu en un monde de briques et de feu, en touchant le ciel par la seule élévation de ses propres pierres.
 
Et puis, Noé, c’est peut-être là ton plus grand mérite, de toi naît l’autre voie, ton véritable héritier : Abraham.
Il apparaît en toute fin de ta parashah, et va inventer un nouveau type d’humanité. Lui aussi tente de surmonter le traumatisme du déluge, et face à ce défi, il choisit, comme nous l’enseigne Manitou, la voie de la bénédiction. Malgré les apparences, Abraham voit, décide de voir qu’il existe dans le monde un potentiel de croissance, ou comme le dit le langage de la tradition, de la bénédiction. Moyennant certaines conditions, bien sûr. A condition de se placer en position d’écoute, et d’accepter de se mettre mouvement : déjà, le lekh lekha se fait entendre.
 
Alors, Noé, tu ne parles pas dans cette parashah, mais tu nous parles. Un fameux roman de Robert Musil s’attachait à décrire « l’homme sans qualité », mais toi, Noé, survivant, récepteur de l’alliance, créateur d’une humanité agissante, ce n’est pas un hasard si tu es le premier homme à être pourvu de qualités. La Bible, pourtant si avare d’adjectifs descriptifs, t’en attribue deux dans le même verset au début de notre parashah: tsaddiq, « juste », « tamim be-dorotav », parfait en ta génération.
 
Cher Noé, puissions-nous nous inspirer de toi,
 
 
 
 

 

Shabbat shalom.