La shiva de Toulouse


Vendredi 23 mars 2012
Drasha du rabbin Delphine Horvilleur  - Synagogue du MJLF Beaugrenelle
 

Nous sommes réunis dans cette synagogue au cœur d’une semaine de deuil, une shiva pour sept personnes, des hommes et des jeunes enfants, arrachés brutalement à la vie par la haine et la folie meurtrière.

Cette semaine, sept familles portent le deuil. Autour d’elles, toute une communauté pleure. Par delà, toute une nation est endeuillée dans ses principes fondamentaux et ses piliers, comme l’est une humanité, bafouée dans ses fondements moraux essentiels.

Nous sommes au cœur d’une SHIVA, pour sept personnes. En hébreu, le mot « shiva », signifie justement « sept », et correspond selon la tradition aux sept jours du deuil intense.
Sept jours pour sept personnes… Pourquoi délimiter ainsi l’intensité et la durée du deuil dans le temps, d’une façon que certains jugent sans doute aléatoire ?

Nos sages nous enseignent que le sept, dans notre tradition, rappelle les sept jours de la création du monde, le maasse bereshit. En 7 jours, le monde fut crée. Avec la mort d’un homme, en quelques secondes, ce n’est pas juste une vie qui disparaît, mais c’est un monde qui est détruit. Un monde qu’il ou elle a crée, ou aurait crée si le temps lui avait été donné. Disparait le monde qui l’a nourri et auquel il a apporté sa lumière et sa voix. En sept jours, le monde fut crée. Il nous faut alors compter et pleurer, sept jours durant, la destruction du monde que chacune des victimes avait ou allait faire exister.

Cette semaine, c’est plus qu’à des vies isolées que le tueur s’est attaqué, c’est aux piliers même d’un monde et à ses fondements. Le Talmud nous enseigne que « le monde ne se maintient que grâce au souffle des enfants qui étudient ». C’est précisément ce souffle que l’on a tué cette semaine, dans une école. C’est ce fondement que l’on a voulu assassiner.

Et pourtant, il nous faut vivre et bâtir. Aujourd’hui, il nous revient, malgré la douleur, malgré le traumatisme et la peur, de construire ce monde et de renforcer ces piliers de nos principes et de nos convictions. Il nous revient d’élever une nouvelle génération, non pas dans la peur mais dans l’engagement, non dans le repli communautaire mais dans les liens solidement tissés avec d’autres, avec toutes les voix raisonnables de notre société, avec tous ceux qui sont fidèles à une tradition républicaine et à des traditions religieuses authentiques, c'est-à-dire humaines et tolérantes.

Il nous revient, et il nous reviendra plus encore à l’avenir, de lutter contre tous ceux qui font des textes des lectures abjectes, obscènes et meurtrières, des lectures infidèles qui instrumentalisent les sources et les héritages pour leur projet de haine.

Ce soir, nous accueillons ensemble Shabbat , toutes générations confondues, toutes sensibilités mêlées, toute cultures réunies, dans la douleur et dans l’espoir.

Selon la tradition, et aussi difficile que cela puisse paraître, shabbat doit interrompre le deuil. Pendant 24 heures, aucun des rites de shiva ne peut se pratiquer. Nous devons, malgré les émotions, malgré la douleur, tenter de retrouver en nous la lumière et l’espoir.

Shabbat est dit-on, taam olam haba, un gout du monde futur. Ce monde futur, nous le construirons, en effaçant le souvenir d’Amalek, en honorant la mémoire des disparus et en chérissant le souffle de nos enfants.

Shabbat Shalom