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Drasha des rabbins Shabbath vendredi 20 janvier 2012
Nous nous tenons ce soir, face à vous, à l’issue d’une semaine douloureuse, debout face à une communauté et son histoire.
Il y a 35 ans est née cette synagogue autour de rêves d’hommes et de femmes qui ont bâti ce lieu de leurs convictions, de leur attachement à un judaïsme de tolérance et d’ouverture, rejoints depuis par de nouvelles générations de bâtisseurs et de fidèles.
Une synagogue, ce sont d’abord et avant tout ses fidèles, mais ce sont aussi des murs, et au centre, cette bima (estrade) depuis laquelle la prière est menée, d’où la parole surgit au nom de la communauté.
Ceux qui ont construit cette synagogue ont choisi d’écrire sur les murs des versets bien particuliers. Vous les voyez chaque semaine, mais qui y fait encore attention ? L’officiant qui se tient ici ne peut que les voir, face à lui : Il en est enveloppé.
D’un côté, un mur porte le verset le plus célèbre de la Bible : Veahavta le reekha kamokha : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il nous rappelle le devoir de compassion à l’égard de l’autre, si cher à notre tradition.
De l’autre apparaît ce verset biblique, bien moins célèbre : Emeth mine haarets titsmah vetsédek mishamayime nishkaf : « la vérité émergera de la terre, et la justice rayonnera des cieux ».
Depuis 35 ans, nous prions dans une synagogue qui porte sur ses murs, comme en étendard, trois mots qui sont, selon la tradition juive, les piliers du monde: ahava, émeth vetsédek : « la compassion, la vérité, la justice ».
Nombreux sont parmi vous ceux que les événements de cette semaine ont plongé dans le désarroi, la douleur, la colère ou une profonde tristesse. Et ce soir, ces mots de émeth vetsédek, vérité et justice, il nous faut les regarder avec une acuité nouvelle, les entendre à la lumière de l’épreuve que nous traversons.
En ce temps de désarroi, que penser ? Que dire ? Que faire ? Une idée forte s’impose ici à nos consciences : en tant que communauté religieuse, c’est dans l’héritage de notre tradition que nous nous devons de puiser pour trouver les principes propres à nous éclairer. Et ce sont ces deux piliers, émeth vetsédek, la vérité et la justice, qui doivent nous guider pour répondre à ce triple défi de la pensée, de la parole et de l’action ; ces trois dimensions que nos sages attribuaient à Adam, le premier homme, autrement dit la possibilité de se comporter comme un «Mensch», de réagir comme l’exige notre humanité porteuse du sceau divin.
Que penser ?
Ici le principe de émeth vetsédek nous conduit à beaucoup d’humilité. Les valeurs fondamentales se bousculent. En premier lieu, nous ne pouvons oublier que le rabbin Daniel Farhi a accompagné la plupart d’entre nous aux jours les plus sacrés de nos vies, aux moments charnières de notre existence. Ces souvenirs personnels, cette histoire commune, notre héritage, il nous est impossible de les réconcilier avec les tristes nouvelles qui nous accablent et nous sidèrent.
Émeth vetsédek, ici, nous impose de ne pas totalement succomber à l’émotion et de rappeler avec vigueur le principe fondamental de la présomption d’innocence. Et de la même façon, d’espérer que par un travail fondé sur la vérité, la justice française mène sereinement sa tâche et parvienne à une vision juste, claire, de la réalité des faits.
Que dire ?
Émeth vetsédek, ici, nous ouvre sans réserve à un sentiment de profonde empathie et de compassion pour toutes les personnes affectées, bouleversées par cette situation humaine dramatique. Seuls la parole et l’écoute, ici, doivent nous guider. À vous tous réunis ce soir dans notre beth ha-knesseth, notre maison d’humanité et de rassemblement, nous voulons vous dire combien nous nous tiendrons, autant qu’il le faudra, à votre écoute. Nous serons là pour recevoir votre parole, partager vos émotions, vos doutes et vos espoirs et, dans la mesure de nos moyens, vous guider à la lumière des valeurs de la tradition.
Que faire ?
Que faire maintenant, pour traverser ces yamim noraïm, ces jours sans doute terribles qui se dessinent à notre horizon ?
Émeth vetsédek, ici, nous impose certainement d’aller au-delà de la sidération qui est la nôtre, peut-être même sans doute d’aller au-delà de la seule compassion. Nous voulons prononcer ici le mot de tikoune, la possibilité de restaurer l’âme et l’unité de cette communauté. Dans les circonstances présentes, cela nous commande de réfléchir à des voies concrètes qui nous permettront de continuer à porter notre dignité en tant que communauté, de la mener vers l’avenir qu’elle mérite, et que notre vision du judaïsme libéral exige.
Il est sans doute trop tôt pour identifier exactement ce que cette vision implique en termes d’action concrète ; le temps du tikoune est un temps différent, mais il est essentiel pour nous de bien garder à l’esprit ces trois temps, ces trois dimensions : modestie et circonspection face aux événements, compassion et devoir de parole, et enfin cet horizon d’une unité à retrouver qui nous permettra, tout en assumant et faisant face à notre passé, de nous projeter dignement vers l’avenir.
Aux « jours redoutables », depuis la bima, l’officiant prononce les mots qui ouvrent la prière de Yom Kippour. Au nom de la communauté, il dit alors : Hinéni, « me voici » ! Hinéni nirash ounifkhad, « me voici tremblant de sainte frayeur face à toi Éternel », me voici prêt à porter la voix de ma communauté !
Ce soir, nous disons Hinénou, « nous voici » debout face à vous, non pas tremblants de frayeur, mais confiants qu’ensemble, nous traverserons ces temps, guidés par les lumières de notre tradition, gravés sur nos murs : la compassion, la vérité et la justice. Prions pour que notre communauté puisse être unie dans cette épreuve et consolide les valeurs qui ont guidé et guideront sa route. Baroukh ata Hashem shomea tefilla : « Béni sois-Tu Éternel qui entends la prière », celle d’une communauté unie qui retrouvera un jour le shalom, sérenité et paix dans ses murs et son cœur.
Rabbins Delphine Horvilleur et Yann Boissière
Beaugrenelle, le vendredi 20 janvier 2012 |