MJLF Judaisme et pratiques

Une analyse critique du judaïsme libéral en France

 

 

Rabbin Stephen Berkowitz, MJLF
(Extraits de l'allocution prononcée le 5 mars 2010 au congrès Européen de la WUPJ - L'allocution complète comporte aussi un volet plus généralement dédié au judaïsme libéral mondial)
 
 
 
 
REUSSITES ET FREINS DU JUDAISME LIBERAL  -  LE CAS FRANÇAIS
 
 
Dans la deuxième partie de ma réponse et dans le temps restant, je partagerai avec vous quelques réflexions au sujet de l’héritage de plus de 102 ans de notre mouvement en France que nous appelons judaïsme libéral.
 
 
Essor historique
 
Le commencement de notre mouvement en France date du premier soir de Hannouca, le 1er décembre 2007 lorsque la première synagogue libérale, Union Libérale Israélite, a été formellement dédiée au 24 rue Copernic dans le 16ème arrondissement de Paris. Pendant plus de 60 ans, l’ULI, ou rue Copernic selon le nom donné le plus souvent, fut la seule synagogue libérale du pays.
 
Depuis les années 70 de nouvelles synagogues libérales ont été créées à Paris et dans d’autres villes. Par exemple les années 90 ont constitué une décennie pendant laquelle on a constaté une croissance très importante de notre mouvement et pour la première fois une fédération a été créée pour inclure la majorité des communautés libérales de France. (Je voudrais ici rendre un hommage public au travail de François Garaï qui, avec l’accord du conseil de sa communauté Beth Gil de Genève, fit de nombreuses visites dans plusieurs villes françaises apportant un guide rabbinique et en étant la sage-femme de la naissance de nouvelles communautés.)
 
Aujourd’hui le judaïsme libéral dépasse les douze communautés. Outre Paris, on trouve des synagogues libérales dans les grandes villes où la population juive est importante : Marseille, Lyon, Strasbourg et Toulouse. Nous sommes également présents dans d’autres villes où la population juive est plus petite telles que Montpellier et Grenoble. Enfin notre visibilité s’est accrue dans la banlieue parisienne. Bien entendu ce développement de notre mouvement au cours des trente dernières années n’aurait pas été possible sans l’arrivée de nouveaux rabbins. En 1977, année de création du MJLF, il n’y avait que deux rabbins à plein temps ordonnés servant des communautés libérales en France. Aujourd’hui, il y en a sept. De plus il y a actuellement trois étudiants rabbins français en cours de formation et il y a seulement deux semaines un des enseignants de l’école religieuse du MJLF a été accepté par le Leo Baeck College.
 
Ceci présage bien du futur. Le judaïsme libéral, qui fut à une époque considéré comme un phénomène extrêmement marginal de la vie religieuse en France, est de mieux en mieux connu et attire de nouveaux adhérents. Au cours des dernières années un nombre croissant de Juifs français, laïques ou religieux, se sont familiarisés avec nos philosophie et pratique.
 
 
 
Freins spécifiques au cas français
 
Cependant si nous tenons compte de la taille importante de la communauté juive de France, la troisième plus grande au monde avec une population estimée de 500 000, nous restons un petit mouvement. Regardons la différence frappante entre la Grande Bretagne et la France : le nombre de Juifs en Grande Bretagne représente un peu plus de la moitié de la population juive de France et pourtant la Grande Bretagne possède environ sept fois plus de communautés liberal et reform.
 
Mais nous savons tous que, même si la taille n’est pas tout, cela fait une différence lorsqu’on considère comment les Juifs non affiliés et même les Juifs traditionnels perçoivent la légitimité de notre mouvement.
 
Qu’est-ce qui a empêché le succès d’une croissance en France ? Ce n’est évidemment pas la première fois que cette question est discutée à des conférences de la Région Europe.
 
 
1. Le consistoire
 
Un des facteurs majeurs est l’existence du Consistoire, la plus grande organisation de synagogues en France qui a célébré son bicentenaire il y a deux ans. Orthodoxe d’orientation, cette création de Napoléon fut pendant plus d’un siècle le seul mouvement officiel du judaïsme français. Une majorité importante des Juifs de France reconnaît encore aujourd’hui au Consistoire d’être une « marque familière » du judaïsme et voient les autres mouvements comme moins « légitimes ».
 
Il est intéressant de noter que le pouvoir et l’influence du Consistoire sont aujourd’hui en déclin. C’est dû à deux facteurs : en interne il a des difficultés administratives et financières ; en externe, le Consistoire fait face à la concurrence liée à la croissance du nombre de communautés ultra-orthodoxes Loubavitch. Il apparaît que dans la plus grande région juive de France – l’Ile de France qui inclut Paris et sa banlieue – seules 80 synagogues sur 150 restent affiliées au Consistoire régional de Paris ;
Ceci étant il n’y a en France qu’un « chef rabbin » et c’est le Grand Rabbin du Consistoire Central. Nommé il y a un peu plus d’un an, le nouveau grand Rabbin, Gilles Bernheim, a déjà déclaré qu’il ne reconnaîtrait jamais le judaïsme libéral et que notre Mouvement ne serait jamais accepté au Consistoire.
 
 
2. L’afflux de rapatriés sépharades d’Afrique du Nord
 
Une autre explication donnée pour expliquer pourquoi le judaïsme libéral a eu des difficultés à se développer en France est que la majorité des Juifs religieux en France sont de tradition sépharade. La plupart de ces familles viennent d’Afrique du Nord où le judaïsme libéral était inconnu. Ils ont tendance à avoir une sensibilité plus traditionnelle et n’aiment pas l’idée de prier dans la langue vernaculaire ou d’accepter des femmes rabbins. Toutefois depuis les années 60 un certain nombre de Juifs sépharades sont devenus membres de communautés libérales. (En fait la France a la seule communauté juive au monde où on peut trouver un nombre significatif de Sépharades dans les synagogues libérales. Mais ceci est une autre histoire …)
 
 
3. La nature de la laïcité française
 
On cite souvent une troisième raison, reliée au rôle de la religion dans la société française.
On a déjà mentionné que la France est une société très laïque. La révolution française et l’héritage des Lumières en France étaient très anticléricaux. Aujourd’hui la plus grande partie de la population catholique (prédominante) n’observe pas la religion. Les historiens de notre mouvement, le plus notable étant Michael Meyer, ont souligné que le judaïsme libéral a été particulièrement florissant dans les sociétés anglo-saxonnes protestantes. En France, on a l’impression en ce qui concerne l’observance religieuse qu’il y a une sorte de phénomène « soit soit ». Soit vous êtes religieux de façon classique, traditionnelle ou orthodoxe, soit vous êtes totalement laïque. Notre mouvement représente une voie médiane et ce n’est pas évident dans un pays qui a apporté au monde la notion d’opposés politiques que sont la droite et la gauche !
 
 
4. Une promotion insuffisante de la science du judaïsme
 
En France l’étude scientifique du judaïsme connue sous le nom de Science du Judaïsme s’est développée pendant le troisième tiers du 19ème siècle (bien plus tard qu’en terre allemande). Ses méthodes et sa façon de voir ont été considérées comme d’une valeur suffisante pour être intégrées dans la plateforme de la première synagogue libérale en France, l’Union Libérale Israélite. Dans une lettre au Consistoire datée de mai 1907, les dirigeants de l’Union Libérale ont fait part du désir qu’on fasse en sorte que « l’instruction religieuse de nos enfants soit en harmonie avec les résultats de la critique biblique ».
 
Il faut promouvoir en France l’étude moderne et critique du judaïsme et ce pour plusieurs raisons. D’abord la France a une société extrêmement laïque avec un héritage de lumières cartésiennes et anticléricales. La pratique religieuse fait froncer les sourcils, voire est vue avec suspicion. Ensuite la communauté juive de France est dirigée par nombre de rabbins consistoriaux qui ont tendance à lire le texte et à interpréter la loi selon la tradition haredi. Le règne de 21 ans du Rabbin Joseph Sitruk comme Grand Rabbin a rapproché les dirigeants rabbiniques et le mouvement Loubavitch, voire le parti Shas. Beaucoup de Juifs religieux, en particulier d’Afrique du Nord, ont tendance à considérer comme de même valeur nombre de minhagim archaïques et superstitieux et les 613 mitsvoth. Finalement la Wissenschaft n’existe qu’à l’université. Nos synagogues libérales devraient faire face au défi et montrer comment l’étude moderne Judaica peut s’appliquer de façon créative à l’expression religieuse juive. Commençons par inviter plus d’érudits de Judaica à donner des conférences dans nos synagogues et par encourager nos membres à participer aux divers séminaires d’études juives proposés par des institutions comme l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.
 
 
 
5. Le manque d’unité des communautés libérales françaises
 
Un autre facteur important de notre lent développement réside dans notre manque d’unité. Jusqu’à il y a peu, les quatre communautés libérales de Paris n’avaient pas eu l’occasion de collaborer à des projets importants.
La célébration du centenaire du judaïsme libéral en France, la création d’une nouvelle école juive à plein temps non orthodoxe – l’École Juive Moderne – (une initiative de notre collègue massorti le rabbin Rivon Krygier) et la création d’une section de Netzer Olami ont été des projets très significatifs qui se sont traduits par la création de liens plus étroits entre les communautés libérales parisiennes. Et la préparation de la présente réunion européenne cette semaine est évidemment un autre exemple important de ce nouvel esprit de coopération entre la Communauté Juive Libérale, Kehilat Gesher, Mouvement Juif Libéral de France et Union Libérale israélite de France.
 
Mais la voix du judaïsme libéral pourrait être encore plus forte si nous étions capables de créer un mouvement national unifié avec toutes les synagogues libérales de France comme membres. Nous serions alors capables de créer un pool humain et de ressources matérielles et en même temps d’accroître notre capacité à financer la formation de futurs rabbins qui seraient la semence de création de nouvelles communautés, de traduire et créer de nouveaux moyens éducatifs ainsi que des livres et documents présentant l’histoire et la philosophie du judaïsme libéral. Malheureusement il n’y a pas aujourd’hui de livre de référence présentant en langue française le judaïsme d’un point de vue libéral.
 
Les bonnes nouvelles récentes sont la nouvelle « fondation Moses Mendelssohn », créée il y a deux ans par le conseil du MJLF. Elle a déjà commencé à soutenir nombre de programmes prometteurs contribuant à la promotion d’une forme moderne et éclairée du judaïsme.
 
 
 
Bref survol de missions bien remplies
 
1. Mission de kerouv
 
En conclusion, je voudrais démontrer que, après cent deux ans, les synagogues libérales en France aujourd’hui continuent la mission initiée rue Copernic en 1907 : la mission de kerouv (rapprocher ceux des Juifs qui se sont éloignés, dialogue interreligieux, excellence de notre éducation des jeunes et préparation sérieuse à la Bar Mitsva, innovation liturgique créative et enfin la mission d’encourager les femmes à prendre des positions de leadership dans la vie spirituelle de la communauté.)
 
A la fin des années 1890, lorsque l’Union Libérale Israélite n’existait que sous la forme d’un comité, la majorité des Juifs de Paris (qui s’appelaient eux-mêmes des Israélites) n’avaient pas de pratique religieuse et ne fréquentaient pas la synagogue de façon régulière. Le Grand Rabbin de l’époque, Zadoc Kahn, cherchait de nouvelles voies pour attirer les Juifs vers la synagogue. En janvier 1896 il écrivit un éditorial appelant à la création d’urgence d’offices du dimanche matin en français comportant une conférence sur la pensée ou l’histoire juive. C’était une idée totalement radicale pour un Grand Rabbin du Consistoire et c’est pourquoi il ne signa pas l’éditorial qui provoqua la colère de nombre de rabbins traditionnels. Les conférences débutèrent finalement en 1899 et durèrent plusieurs années. Le Rabbin Louis-Germain Lévy, premier rabbin de la synagogue de la rue Copernic, était invité régulièrement comme conférencier sur des thèmes centraux du judaïsme libéral : travail et travailleurs dans la Bible et le Talmud, idées de dignité et d’humanité dans le judaïsme.
Nous devons nous rappeler que, à cette époque, l’antisémitisme augmentait en France à cause de l’Affaire Dreyfus. Il en résulta que nombre de Juifs assimilés, très affectés par ces événements, décidèrent de revenir à la synagogue. Il est très vraisemblable que beaucoup d’entre eux suivaient ces services du dimanche et, lors de l’inauguration de l’ULI, furent parmi ses premiers membres. Aujourd’hui les synagogues libérales tiennent grandes ouvertes leurs portes pour accueillir les Juifs qui reviennent à la maison. Pour paraphraser le Rabbin Michael Williams, ils représentent le pont spécial entre modernité et tradition juive.
 
 
2. Dialogue interreligieux
 
Le dialogue interreligieux est une autre mission spéciale d’une synagogue libérale. Un des leaders connus et respectés du dialogue judéo-chrétien en France au cours de ces quarante dernières années fut Colette Kessler z’’l. Directrice du Talmud Tora rue Copernic et au MJLF, elle fut une figure et penseuse majeure du judaïsme libéral français. Colette, dont la grand-mère était la cousine germaine du Rabbin Louis Germain Lévy, continua la tradition de Clarisse Eugène Simon et Marguerite Brandon Salvador qui, un siècle plus tôt, avaient eu des liens étroits avec deux importants chrétiens libéraux membres du clergé qui désiraient vivement un dialogue avec les Juifs : le père Hyacinthe Loyson et Charles Wagner. Il faut aussi citer spécialement Aimé Pallière qui fut une figure majeure du dialogue judéo-chrétien en France. Noahide qui introduisit en France les écrits d’Elie Benamozegh, Pallière fut assistant prédicateur à la synagogue de la rue Copernic pendant quelque 20 ans. Aujourd’hui le dialogue interreligieux s’est étendu à nos voisins musulmans et nombre de membres des synagogues libérales sont des participants enthousiastes de la nouvelle Amitié judéo-musulmane.
 
 
3. Innovation liturgique
 
La synagogue libérale en France continue à un être un lieu d’innovation pour la création de nouvelles liturgies et de nouvelles cérémonies. Il faut citer spécifiquement l’introduction par le Rabbin Daniel Farhi il y a 20 ans de la commémoration du Yom Hashoah le 27 Nissan. Aujourd’hui le MJLF avec le Musée de la Shoah à Paris – le mémorial de la Shoah – organise pour la communauté juive du grand Paris la lecture pendant 24 heures des noms des plus de 76 000 Juifs déportés de France. Par ailleurs la rue Copernic et le MJLF ont créé des livres spéciaux sur la Shoah qui sont lus de façon liturgique chaque année dans le cadre de la commémoration du Yom Hashoah.
 
 
4. Education
 
Une éducation postscolaire de grande qualité pour les enfants juifs a aussi été une mission spéciale des synagogues libérales en même temps que la préparation sérieuse et approfondie à la Bar ou Bath Mitsva.
 
 
5. Rôle des femmes
 
Enfin la synagogue libérale continue à encourager et à promouvoir le leadership féminin tant laïc que spirituel. L’Union Libérale a été initiée au départ par un groupe de femmes comprenant Mmes Simon et Salvador. Elles furent sans doute les premières femmes vice-présidentes de synagogues en France au début du 20ème siècle. Aujourd’hui des femmes continuent à avoir d’importants rôles de leadership dans les grandes synagogues libérales. Copernic et le MJLF ont récemment nommé des femmes comme secrétaires générales. J’aimerais bien qu’un jour elles choisissent une femme à la présidence !
Quelque vingt ans après l’ordination des premières femmes aux États-Unis et en Grande Bretagne, Pauline Bebe devint la première femme rabbin de France. Au cours des quelques dernières années deux femmes de plus, mes collègues Celia Surget et Delphine Horvilleur, ont été nommées rabbins au MJLF.
 
 
 
Un appel pour conclure
 
 
Mes amis, la première conférence de la région Europe à laquelle j’ai participé prit place peu après la chute du Mur de Berlin. Deux ans plus tard notre région a été témoin d’un événement incroyable, l’implosion de l’Union soviétique. Cela a conduit notre mouvement à s’investir avec force dans la création de douzaines de nouvelles communautés libérales dans les anciens pays communistes. Nous sommes tous fiers de ce qui a été accompli depuis lors : la renaissance de notre mouvement en Allemagne, la création dans ce pays d’un nouveau séminaire rabbinique ainsi que la croissance de nos communautés dans l’ex Union soviétique. De plus nos deux mouvements au Royaume Uni (liberal et reform) restent forts. Il est temps aujourd’hui que l’Union mondiale se focalise sur la « dernière frontière » en Europe, la plus grande communauté juive de l’Europe continentale avec son potentiel pour une croissance formidable : la communauté juive de France !